Les pauvres sont nos maîtres

Parce que l’attention aux plus petits est le fil rouge de son pontificat, le pape François a instauré en 2017 la Journée mondiale des pauvres. Ce qu’il préconise ? « Ne pas s’arrêter à la première nécessité matérielle (…) pour pouvoir entamer un véritable dialogue fraternel. » Exit le paternalisme, place à la rencontre !

Dossier par Raphaëlle Coquebert, journaliste

Crédit photo : Sebastien Godefroy

Un soir, dans un parc australien, une femme très investie auprès des gens de la rue tombe sur un mourant en pleine convulsion. Elle reconnaît l’homme qu’une overdose est en train d’emporter. Elle le prend dans ses bras et, bouleversée, s’entend reprocher : «  Tu n’as jamais voulu me rencontrer, tu as toujours voulu me changer. »
L’anecdote est racontée par Jean Vanier, fondateur des communautés de l’Arche, dans son ouvrage Un cri se fait entendre (2017), en écho à son propre cheminement : « À mes débuts, j’imaginais accomplir une œuvre d’Évangile en cherchant à faire du bien [aux personnes atteintes d’un handicap] (…) Avec les années, j’ai évolué en découvrant que ce sont ces personnes qui me font du bien et plus encore me transforment (…) En quittant nos postures de sauveurs, en cessant d’être ceux qui savent, nous découvrons que ces personnes plus faibles nous relèvent, nous humanisent et nous ouvrent à Dieu.

Elles guérissent notre instinct de supériorité culturelle. »
Cette exigeante conversion du regard vaut pour les personnes handicapées comme pour tous les « pauvres » auprès desquels les Vincentiens sont appelés. Les pauvres, explicite le pape, ce sont les opprimés, souffrant de précarité, de violence, de solitude. Les sans-abris, les prostitués, les migrants, les personnes âgées oubliées de tous… Ceux encore qui sont considérés dans notre société comme indignes de vivre, comme les personnes lourdement handicapées ou en fin de vie.

LE PAUVRE, ICÔNE DU CHRIST

Héritier de la longue cohorte des saints présents auprès des nécessiteux, Vincent de Paul martelait au contraire, que «  les pauvres sont nos maîtres.  » L’apôtre de la charité savait mieux que quiconque reconnaître en eux le Christ. Comme le serviteur souffrant d’Isaïe (53, 3) «  homme de douleurs, familier de la souffrance », le pauvre est celui qui est « méprisé, compté pour rien.  »

Mais si précieux aux yeux du Fils de Dieu qu’il s’identifie à lui : « J’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité » (Mathieu 25, 35-40).
La Règle de la SSVP le souligne avec force en invitant ses membres à « imiter Jésus dans son amour inconditionnel pour les pauvres » et à « voir le Christ dans les pauvres et les pauvres dans le Christ » (1.2 et 2.5).
Cette exhortation à se faire proche des personnes vulnérables traverse toute l’histoire de l’Église. Ce qui est nouveau depuis quelques décennies, c’est la manière d’envisager cette mission : là où la charité se concevait comme une aide apportée par les bien-portants aux plus démunis dans un mouvement descendant s’est substituée une vision horizontale où chacun donne et reçoit.
Ainsi lit-on dans le message du souverain pontife pour la 2e Journée mondiale des pauvres : «  La sollicitude des croyants ne peut pas se résumer à une assistance (…) mais appelle cette  » attention aimante  » (…) qui honore l’autre en tant que personne.  »

Crédit photo : Mairie de Colbert

LE PRIMAT DE LA RELATION

Ce changement de perspective, le pape François y revient sans cesse. Mais il a eu des précurseurs, dans le sillage de Jean Vanier. On songe au père Giros, fondateur de l’association Aux captifs la libération, qui va dans la rue à la rencontre des exclus depuis près de 40 ans, «   les mains nues », pour que rien ne parasite la relation. Ce que le populaire père Guy Gilbert, au service des jeunes malmenés par la vie depuis 50 ans, a aussi expérimenté très tôt. Il le raconte sans ambages dans son dernier livre, Aimer plus qu’hier, moins que demain (2018) : « Un jour, je tendais à un gars un ticket restau ; il me l’a envoyé à la gueule en disant : « Je me fous de ton ticket de bouffe même si je n’ai pas becté depuis deux jours… J’ai simplement besoin de parler à quelqu’un« . Je n’ai jamais oublié. » Depuis, le prêtre médite quotidiennement les propos de saint Vincent de Paul, «  Ce n’est que pour ton amour, pour ton amour seul, que les pauvres te pardonneront le pain que tu leur donnes.  »Les associations engagées dans la coopération internationale ont été pionnières en la matière : ATD Quart Monde, notamment ou le CCFD-Terre solidaire, première ONG française de développement, qui s’appuie sur les populations locales, plutôt que de plaquer des solutions toutes faites. INIGO (dans la mouvance jésuite), FIDESCO (proche de la Communauté de l’Emmanuel),

la DCC (Délégation catholique pour la coopération) leur ont emboîté le pas et forment leurs volontaires à se dépouiller des idées préconçues sur la mission.Enfin, dans les associations qui voient le jour, telles que les colocations solidaires, il ne s’agit plus de « faire » pour ceux qui sont en difficulté, mais « d’être avec ».
On pense par exemple à Lazare, l’Association pour l’amitié ou
Simon de Cyrène (cf. Ozanam magazine n°235). Les mastodontes du secteur caritatif ont à leur tour engagé des révolutions culturelles en ce sens : le Secours catholique où, depuis quelques années, le projet national met l’accent sur la nécessité de reconnaître davantage les savoirs et compétences des personnes accueillies ; Apprentis d’Auteuil qui expérimente la démarche du croisement des savoirs, chère à ATD Quart Monde, et a édité un guide de repères pour une meilleure collaboration entre les jeunes, leur famille, les salariés et bénévoles, etc.

la joie de la rencontre

Au rebours de la condescendance inconsciente dont les générations précédentes faisaient parfois preuve dans leur louable intention de « venir en aide » aux déshérités, attitude dont nous sommes encore imprégnés, l’Église, aujourd’hui, nous appelle à un vrai compagnonnage avec les pauvres : en acceptant d’être dérangé, de ne pas avoir toutes les réponses.

Ainsi s’est tenue à Lourdes fin 2017 la première Université de la solidarité et de la diaconie, rassemblant 700 participants attentifs aux « nouvelles façons d’être ensemble avec les personnes en précarité » (Mgr Blaquart). La SSVP, désireuse d’entrer dans cette dynamique, y participait. Un membre de la Conférence d’Orléans, Catherine, a relaté sa rencontre fugace avec Marie-Agnès, à l’occasion d’une distribution de colis : « habituée à être celle qui donne, j’ai d’abord refusé son aide. Elle est venue d’office me prêter main-forte. On s’est regardées, j’ai été frappée par la luminosité de son regard et profondément remuée. »
En engageant la SSVP sur un Chemin du Renouveau, c’est cette expérience de « relation fraternelle qui redonne dignité » que son président, Michel Lanternier, appelle les bénévoles à vivre plus profondément encore. Avec pour seule bannière la joie !

ALLER PLUS LOIN

https://servonslafraternite.net : site de la Fondation Jean Rodhain avec des témoignages, des exemples, une boîte à outils pour vivre la diaconie (terme désignant la mise en œuvre de l’Évangile au service de la personne, notamment) des plus pauvres).

Chiffres clés

85 % des SDF trouvent que le plus dur
est de se sentir rejetés par les passants.

Source : enquête BVA/Emmaüs 2015

L’ENTRETIEN 

 Lutter contre la pauvreté
en partenariat avec les pauvres

Docteur en sciences économiques, auteur de plusieurs ouvrages sur la pauvreté, Xavier Godinot est engagé depuis 45 ans à ATD Quart Monde.

Parler de pauvreté, dites-vous, c’est d’abord la définir.

Oui, si cette définition s’appuie sur le vécu des personnes concernées, et non sur l’expertise de ceux qui vivent dans leur tour d’ivoire. C’est pourquoi à ATD Quart Monde, nous avons voulu associer les pauvres à l’étude que nous avons menée sur cette question pendant 3 ans en collaboration avec l’université d’Oxford.


Comment avez-vous procédé ?

Nous avons constitué des équipes de recherche dans 6 pays de 4 continents mettant côte à côte des personnes ayant une expérience de la rue et des experts. Le défi étant de taille, il a fallu mettre en place une pédagogie du Croisement des Savoirs. Nous sommes parvenus en 2019 à constituer une liste qui établit des critères communs aux pays du Nord et du Sud. Une première !

Cette définition bat en brèche bien des idées reçues…

La pauvreté ne se limite pas en effet aux trois dimensions les plus évidentes : le revenu insuffisant, l’absence de travail décent et les privations sociales (scolarité sommaire ou inexistante, cadre de vie sinistré, etc.).
Nous en avons mis six autres à jour : la souffrance de corps et de cœur (malnutrition, mésestime de soi…), qui va de pair avec la volonté de résister – sans quoi, on meurt – et la dépossession du pouvoir d’agir (perte du contrôle de sa vie).
Les trois dernières ont trait au relationnel : la maltraitance sociale (condescendance ressentie), la maltraitance institutionnelle (structures étatiques inexistantes ou défavorables aux plus fragiles), enfin la contribution non reconnue (la méconnaissance de ce que les pauvres apportent à la société). D’autres facteurs amplifient ou diminuent la pauvreté (lieu de vie, croyances culturelles…).

Quelle conclusion tirez-vous de cette expérience ?

N’arrivons pas avec des solutions toutes faites et inadaptées, mettons-nous à l’école des pauvres, choisissons d’en faire des partenaires : avec eux, on est sans cesse en apprentissage, contraints de se remettre en cause… Ce n’est pas un long fleuve tranquille, mais un chemin de croissance, assurément !

SUITE DU DOSSIER "LES PAUVRES SONT NOS MAITRES "

Guide pratique pour vivre la diaconie

Guide pratique pour vivre la diaconie

Le Guide pratique*, édité suite à l’Université de la solidarité et de la diaconie, recense 54 initiatives originales. Pour s’en inspirer,
des « fiches de savoir-faire » sont proposées.

lire la suite
Les pauvres nous évangélisent 

Les pauvres nous évangélisent 

Sa conversion foudroyante sur la route de Compostelle* en a fait un autre homme. Ingénieur de l’innovation au sein de start-up et de géants du net (Yahoo, Kelkoo, Viadeo…), c’est aux sans-abris que se consacre désormais Jean-Marc Potdevin, fondateur de l’application Entourage.

lire la suite

Précédent

Prochain

Share This