Face à la crise, rester aux côtés des plus isolés

De confinements en couvre-feu, de gestes barrières en interdiction de rassemblement, la crise a encore fragilisé le lien social des plus démunis. Mais, bien que leur organisation et leurs bénévoles eux-mêmes soient affectés par les contraintes sanitaires, les associations ne ménagent pas leurs efforts et leur créativité pour lutter contre cet isolement grandissant.

Dossier par Sophie le Pivain, journaliste

Quand on élève tout seul ses enfants dans des conditions difficiles, même si le confinement et l’école à la maison ont été une vraie galère et que les enfants aimeraient bien se dégourdir les pattes après 19 h, on ne triche pas avec les gestes barrières et le couvre-feu. Car « les mamans célibataires n’ont qu’une peur : que deviendront leurs enfants si elles se retrouvent à l’hôpital ? » explique Sylvie Davieau, responsable de la Halte des Parents, une oasis tenue par les Apprentis d’Auteuil, qui accueille d’ordinaire parents et enfants lors de repas, ateliers et autres moments informels, pour les soutenir dans leur rôle de parents et d’éducateurs. Ici, où l’on pouvait pousser la porte sans rendez-vous, et comme partout ailleurs, il a fallu revoir les choses, et les grandes tablées qui faisaient chaud au cœur de tous n’ont pour l’instant plus lieu. « Les familles n’en peuvent plus, témoigne Sylvie Davieau.

Elles ont tenu deux confinements, mais je ne sais pas comment elles supporteront un troisième. Toutes me disent qu’elles sont angoissées, et que cela se reflète sur leur relation avec leurs enfants… »

Les grandes tablées n’ont plus lieu

Difficiles à vivre pour toute la population, les différentes mesures sanitaires accentuent d’une manière particulière l’isolement des personnes déjà fragilisées par l’âge, la précarité ou la situation sociale. Dans les EPHAD, le sentiment d’angoisse lié à l’enfermement est profond, constate Jean-Louis Wathy, délégué général adjoint des Petits Frères des Pauvres. Dans certains lieux, les consignes n’ont que peu changé depuis le premier confinement, avec de graves conséquences sur l’alimentation ou sur l’usage de la marche :
« Quand marcher demande un vrai effort, il est plus dur de s’y remettre après des semaines confinées dans sa chambre. »

Quand les consignes ont été assouplies, certaines personnes sont restées « auto-enfermées », puisque « la tendance dépressive des personnes âgées est devenue énorme », remarque encore le responsable associatif pour qui la crise actuelle manifeste une soif de relation et de proximité qui devra orienter demain toute action de solidarité.
Du côté des étudiants aussi, ces contraintes, qui n’en finissent pas, atteignent l’humeur et le lien social. Joëlle Charmasson est responsable avec son mari du foyer d’étudiants La Sauvageonne, qui dépend de la Société de Saint-Vincent-de-Paul et accueille, à deux pas d’Aix-en-Provence, trente étudiants dont beaucoup d’étrangers. Privés de relations du fait des cours à distance, qu’ils trouvent de plus en plus difficiles à supporter, ceux-ci ont perdu leurs petits boulots, souvent dans la restauration, et n’arrivent pas à trouver de stage quand ils en ont besoin. « On sent une grande lassitude et une inquiétude pour l’avenir », déplore la bénévole.

Quand on élève tout seul ses enfants dans des conditions difficiles, même si le confinement et l’école à la maison ont été une vraie galère et que les enfants aimeraient bien se dégourdir les pattes après 19 h, on ne triche pas avec les gestes barrières et le couvre-feu. Car « les mamans célibataires n’ont qu’une peur : que deviendront leurs enfants si elles se retrouvent à l’hôpital ? » explique Sylvie Davieau, responsable de la Halte des Parents, une oasis tenue par les Apprentis d’Auteuil, qui accueille d’ordinaire parents et enfants lors de repas, ateliers et autres moments informels, pour les soutenir dans leur rôle de parents et d’éducateurs. Ici, où l’on pouvait pousser la porte sans rendez-vous, et comme partout ailleurs, il a fallu revoir les choses, et les grandes tablées qui faisaient chaud au cœur de tous n’ont pour l’instant plus lieu. « Les familles n’en peuvent plus, témoigne Sylvie Davieau.Elles ont tenu deux confinements, mais je ne sais pas comment elles supporteront un troisième. Toutes me disent qu’elles sont angoissées, et que cela se reflète sur leur relation avec leurs enfants… »

Les grandes tablées n’ont plus lieu

Difficiles à vivre pour toute la population, les différentes mesures sanitaires accentuent d’une manière particulière l’isolement des personnes déjà fragilisées par l’âge, la précarité ou la situation sociale. Dans les EPHAD, le sentiment d’angoisse lié à l’enfermement est profond, constate Jean-Louis Wathy, délégué général adjoint des Petits Frères des Pauvres. Dans certains lieux, les consignes n’ont que peu changé depuis le premier confinement, avec de graves conséquences sur l’alimentation ou sur l’usage de la marche :
« Quand marcher demande un vrai effort, il est plus dur de s’y remettre après des semaines confinées dans sa chambre. » Quand les consignes ont été assouplies, certaines personnes sont restées « auto-enfermées », puisque « la tendance dépressive des personnes âgées est devenue énorme », remarque encore le responsable associatif pour qui la crise actuelle manifeste une soif de relation et de proximité qui devra orienter demain toute action de solidarité.
Du côté des étudiants aussi, ces contraintes, qui n’en finissent pas, atteignent l’humeur et le lien social. Joëlle Charmasson est responsable avec son mari du foyer d’étudiants La Sauvageonne, qui dépend de la Société de Saint-Vincent-de-Paul et accueille, à deux pas d’Aix-en-Provence, trente étudiants dont beaucoup d’étrangers. Privés de relations du fait des cours à distance, qu’ils trouvent de plus en plus difficiles à supporter, ceux-ci ont perdu leurs petits boulots, souvent dans la restauration, et n’arrivent pas à trouver de stage quand ils en ont besoin. « On sent une grande lassitude et une inquiétude pour l’avenir », déplore la bénévole.

Chiffres clés

Plus de 7 millions de Français se trouvent en situation d’isolement, soit 3 millions de plus qu’en 2010, révèle le rapport annuel sur les solitudes de la Fondation de France publié en décembre 2020. Une constante depuis 10 ans, les personnes isolées connaissent des conditions de vie plus précaires que la moyenne des Français et disposent plus souvent de bas revenus.

Les jeunes vincentiens ont envoyé aux personnes seules des textes spirituels présentant des figures vincentiennes, et des jeux.

Trouver la ligne de crête entre prudence et rencontre

Heureusement, les associations qui accompagnent ces personnes en souffrance ont su faire preuve d’une grande créativité, pour prendre en compte les contraintes sanitaires : « En tant que responsable, explique Sylvie Davieau, j’essaie au maximum de rester sur cette ligne de crête entre ces deux impératifs : prudence et rencontre. On se repositionne régulièrement, on expérimente, on fait des bilans…

Les associations font preuve de créativité pour maintenir le lien, malgré les contraintes sanitaires.
©  Marion Dunyach

Les associations font preuve de créativité pour maintenir le lien, malgré les contraintes sanitaires.
©  Marion Dunyach

Mais je mets la priorité sur la rencontre : je me demande comment ajuster la protection pour permettre le lien, et non l’inverse. » Activités à l’extérieur, repas transformés en invitations à venir cuisiner à tour de rôle des colis transmis aux autres familles… La Halte ne ménage pas ses efforts pour maintenir le lien malgré les contraintes.
À la Société de Saint-Vincent-de-Paul, il a aussi fallu se réinventer quant aux visites à domicile, malmenées par les gestes barrières et le couvre-feu. Comme à Dijon, où, lors du deuxième confinement, les jeunes vincentiens ont envoyé aux personnes seules qu’ils avaient l’habitude de visiter des textes spirituels présentant des figures vincentiennes, et des jeux. « L’initiative a été très appréciée », se réjouit Canuella Ravin, qui a participé à l’opération. À la sortie de chaque confinement, les visites à domicile ont repris, même si elles ont un goût différent : « Le temps est plus réduit, on reste plutôt une demi-heure qu’une heure, en gardant nos distances. On essaye aussi de sortir au maximum. »

« J’ai repris les visites dès que possible »

Certaines personnes visitées, elles, préfèrent rester en lien par téléphone. Aux dires des bénévoles de toutes les associations sollicitées, celui-ci a été précieux pour remplacer les rencontres en chair et en os, que ce soit pour des coups de fil individuels ou par les réseaux sociaux : « Pendant le premier confinement, nous lancions par WhatsApp des défis tous les jours, et nous racontions des histoires aux enfants, témoigne Sylvie Davieau, à la Halte des parents de Marseille. Et nous nous sommes rendu compte que les mamans s’appelaient entre elles pour prendre des nouvelles quand l’une d’elles restait silencieuse trop longtemps. » Même si les liens par écrans interposés ne sauraient remplacer la vraie rencontre : « Le premier réflexe a été d’appeler ces personnes dès l’annonce du confinement, et régulièrement par la suite pour « remplacer » les visites et prendre des nouvelles », témoigne Grégoire Joanne, jeune pro qui visite deux personnes et un couple seul à Vannes. « Mais rien ne vaut la rencontre « en vrai », et nous avons repris dès que possible ». Même si le deuxième confinement a pesé sur le moral du jeune homme et que le couvre-feu rend aujourd’hui plus difficiles les rendez-vous.

Car les bénévoles aussi souffrent de cette crise qui n’en finit pas : d’abord, quand ils sont eux-mêmes fragiles et qu’ils ne peuvent plus prendre part aux actions. Mais aussi parce que les circonstances ont rendu plus difficiles leurs rendez-vous d’équipe, regrette Jean-Luc Bordeyne, secrétaire général du Conseil national de la Société de Saint-Vincent-de-Paul France. « Or les Vincentiens ont coutume de passer de l’action à la contemplation de l’action, et celle-ci n’est pas moins essentielle, pour partager ce qu’ils ont vécu dans la rencontre de l’autre, et de l’Autre. » Celui-ci encourage les Conférences à faire le maximum pour tenir leurs réunions, que ce soit sur le réseau internet vincentien Workplace, en marchant à l’extérieur, en se retrouvant dans une église, ou encore en écrivant à tour de rôle leur partage dans une chaîne d’e-mails. Il invite tous les Vincentiens à se ressaisir du Chemin du Renouveau, cette invitation à recentrer leurs actions sur la rencontre, grâce à une Boîte à outils : « Cette démarche lancée alors que la crise sanitaire nous impose des mesures de distanciation aurait pu paraître paradoxale. Je pense que, finalement, le calendrier est heureux car il nous permet de sentir encore mieux le caractère essentiel de cette invitation. » Et de se réjouir de ce que, comme dans d’autres mouvements, de nombreux jeunes soient venus rejoindre l’association dont la devise « être présents, tout simplement », prend un sens tout particulier en ces temps difficiles.

Trouver la ligne de crête entre prudence et rencontre

Heureusement, les associations qui accompagnent ces personnes en souffrance ont su faire preuve d’une grande créativité, pour prendre en compte les contraintes sanitaires : « En tant que responsable, explique Sylvie Davieau, j’essaie au maximum de rester sur cette ligne de crête entre ces deux impératifs : prudence et rencontre. On se repositionne régulièrement, on expérimente, on fait des bilans…Mais je mets la priorité sur la rencontre : je me demande comment ajuster la protection pour permettre le lien, et non l’inverse. » Activités à l’extérieur, repas transformés en invitations à venir cuisiner à tour de rôle des colis transmis aux autres familles… La Halte ne ménage pas ses efforts pour maintenir le lien malgré les contraintes.
À la Société de Saint-Vincent-de-Paul, il a aussi fallu se réinventer quant aux visites à domicile, malmenées par les gestes barrières et le couvre-feu. Comme à Dijon, où, lors du deuxième confinement, les jeunes vincentiens ont envoyé aux personnes seules qu’ils avaient l’habitude de visiter des textes spirituels présentant des figures vincentiennes, et des jeux. « L’initiative a été très appréciée », se réjouit Canuella Ravin, qui a participé à l’opération. À la sortie de chaque confinement, les visites à domicile ont repris, même si elles ont un goût différent : « Le temps est plus réduit, on reste plutôt une demi-heure qu’une heure, en gardant nos distances. On essaye aussi de sortir au maximum. »

« J’ai repris les visites dès que possible »

Certaines personnes visitées, elles, préfèrent rester en lien par téléphone. Aux dires des bénévoles de toutes les associations sollicitées, celui-ci a été précieux pour remplacer les rencontres en chair et en os, que ce soit pour des coups de fil individuels ou par les réseaux sociaux : « Pendant le premier confinement, nous lancions par WhatsApp des défis tous les jours, et nous racontions des histoires aux enfants, témoigne Sylvie Davieau, à la Halte des parents de Marseille. Et nous nous sommes rendu compte que les mamans s’appelaient entre elles pour prendre des nouvelles quand l’une d’elles restait silencieuse trop longtemps. » Même si les liens par écrans interposés ne sauraient remplacer la vraie rencontre : « Le premier réflexe a été d’appeler ces personnes dès l’annonce du confinement, et régulièrement par la suite pour « remplacer » les visites et prendre des nouvelles », témoigne Grégoire Joanne, jeune pro qui visite deux personnes et un couple seul à Vannes. « Mais rien ne vaut la rencontre « en vrai », et nous avons repris dès que possible ». Même si le deuxième confinement a pesé sur le moral du jeune homme et que le couvre-feu rend aujourd’hui plus difficiles les rendez-vous. Car les bénévoles aussi souffrent de cette crise qui n’en finit pas : d’abord, quand ils sont eux-mêmes fragiles et qu’ils ne peuvent plus prendre part aux actions. Mais aussi parce que les circonstances ont rendu plus difficiles leurs rendez-vous d’équipe, regrette Jean-Luc Bordeyne, secrétaire général du Conseil national de la Société de Saint-Vincent-de-Paul France. « Or les Vincentiens ont coutume de passer de l’action à la contemplation de l’action, et celle-ci n’est pas moins essentielle, pour partager ce qu’ils ont vécu dans la rencontre de l’autre, et de l’Autre. » Celui-ci encourage les Conférences à faire le maximum pour tenir leurs réunions, que ce soit sur le réseau internet vincentien Workplace, en marchant à l’extérieur, en se retrouvant dans une église, ou encore en écrivant à tour de rôle leur partage dans une chaîne d’e-mails. Il invite tous les Vincentiens à se ressaisir du Chemin du Renouveau, cette invitation à recentrer leurs actions sur la rencontre, grâce à une Boîte à outils : « Cette démarche lancée alors que la crise sanitaire nous impose des mesures de distanciation aurait pu paraître paradoxale. Je pense que, finalement, le calendrier est heureux car il nous permet de sentir encore mieux le caractère essentiel de cette invitation. » Et de se réjouir de ce que, comme dans d’autres mouvements, de nombreux jeunes soient venus rejoindre l’association dont la devise « être présents, tout simplement », prend un sens tout particulier en ces temps difficiles.

L’ENTRETIEN 

« Nous sommes autant bâtis de relation que de soin technique »

Gilles Rebêche est diacre du diocèse de Fréjus-Toulon. Fondateur de la diaconie du Var, il est un acteur majeur de la réflexion sur la diaconie dans l’Église en France.

Pourquoi la relation humaine est-elle si importante ?

On sait bien qu’un enfant ne grandit pas qu’en se nourrissant, et qu’il meurt s’il n’est pas entouré de l’amour de sa mère. Nous sommes autant bâtis de relation que de soin technique. Pour un chrétien, la ressemblance avec le Dieu trinitaire, et notre relation de réciprocité avec Lui dit aussi combien nous sommes des êtres de relation. La Bible nous le dit aussi : « L’homme ne vit pas seulement de pain », ou encore : « Dieu ne veut pas que l’homme soit seul ». Même si les écrans, puis les réseaux sociaux à notre époque, ont vampirisé ce besoin de relation, ceux qui sont confrontés à la solitude savent à quel point elle est vitale.

Comment la crise actuelle a-t-elle affecté le lien relationnel ?

C’est une catastrophe. Tous les lieux conviviaux, les accueils de jour, les cafés solidaires ont disparu. Beaucoup de gens deviennent très seuls et le vivent très mal.

Récemment, je rendais visite à quelqu’un hospitalisé en psychiatrie. En bas, j’ai été interpellé, et j’ai été surpris de reconnaître des personnes que je connaissais. Ils avaient atterri là et m’ont dit : « Au moins, ici, on voit du monde… » Les gens vivent aussi une crise du sens : seuls devant leur télé, ils sont perdus, pensent que c’est la fin du monde…

Comment maintenir la relation malgré les restrictions ?

Il y a ceux qui ont su spontanément utiliser leur téléphone, pour que les gens se sentent moins seuls. Ça ne remplace pas la vraie rencontre, mais ça évite la catastrophe. Il n’y a rien de pire que de se sentir oublié. Des personnes m’ont dit : « Pourquoi voulez-vous que je retourne à l’église : qui s’en rendra compte ? » En chinois, le mot crise veut dire soit « danger », soit « opportunité » : cette pandémie nous ouvre à de petites et grandes conversions. Même dans le clergé, nous nous sommes rendu compte qu’il aurait été important de connaître le nom de « la dame qui s’asseyait toujours là-bas ». 

Et puis, il faut continuer de faire des propositions, en laissant la place à l’imagination : il ne s’agit pas de transgresser, mais de continuer à faire ce que l’on peut, sans avoir peur. En ce sens, le pape François a été un magnifique exemple, en se rendant en Irak.

Crédit photo : ©DR

SUITE DU DOSSIER "FACE À LA CRISE, RESTER AUX CÔTÉS DES PLUS ISOLÉS"

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Huit pistes glanées auprès des interlocuteurs de ce dossier pour maintenir le lien quand les contraintes sanitaires nous empêchent de le faire comme nous en avions l’habitude.

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Jérôme Perrin « Le besoin d’écoute est immense »

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Jérôme Perrin est président du Conseil de Paris de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, et membre du comité national d’éthique du numérique. Il revient sur l’isolement qui touche aussi bien les personnes en situation de précarité que les bénévoles engagés à leurs côtés, et attire l’attention sur une forme de pauvreté que la crise a révélée : l’isolement numérique.

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