INTERVIEW

On ne vient pas seul.
On apporte de « l’extérieur » avec nousu
Sophie Maréchal est volontaire permanente d’ATD Quart Monde. L’une de ses dernières missions consistait à accompagner des familles lors de leur passage du centre de promotion familiale d’ATD Quart Monde de Noisy-le-Grand à un logement du parc « classique ».
Comment pousse-t-on la porte du domicile de personnes pour qui c’est nécessaire ?
Quand on va à la rencontre de personnes, qu’on leur rend visite à domicile, on y va dans l’esprit d’être invité, pas de s’imposer. On frappe aux portes des habitants pour les encourager à participer aux actions organisées dans leur quartier, mais, à ce stade, on reste sur le seuil. C’est difficile d’entrer chez quelqu’un, dans son intimité, sans rencontre préalable. On commence souvent par se voir dans un lieu plus neutre. Parfois, on peut être présenté par quelqu’un de confiance. Parfois, on doit simplement rester un temps sur le pas de la porte. Il peut falloir beaucoup de temps pour que le courant passe.
Les gens très précaires, jeunes ou âgés, seuls ou responsables d’une famille vivent souvent dans la honte, l’isolement, la peur du regard de l’autre, de son jugement. Ils ont été victimes de discrimination, de rejet. Il faut donc accepter que, si la personne n’est pas demandeuse de liens, on ne va pas pouvoir lui en imposer. Aller au domicile, ça n’est pas obligé. On peut aussi passer un coup de téléphone ou se voir dans un autre lieu. On se doit de respecter le temps de la personne et de ne pas forcer les choses. Parfois pourtant, il suffira de trouver la « clé », un centre d’intérêt commun par exemple, pour déclencher quelque chose.
À mesure que se tissera alors la relation,
on pourra apporter une aide concrète avec la boussole de lui permettre d’accéder à
ses droits, mais il conviendra d’abord d’apprendre de la personne, d’être à l’écoute de ce qui lui importe à elle, de ce sur quoi elle désire avancer en priorité.
En quoi la présence d’un bénévole est-elle bénéfique ?
Notre présence crée un lien, mais, surtout, on ne vient pas seul. On apporte de « l’extérieur » avec nous. Les personnes chez qui l’on se rend ont une histoire, une réflexion. Elles ne se limitent pas aux besoins ou aux difficultés. Il faut donc les encourager à exprimer leur personnalité au-delà des manques apparents, à gagner en pouvoir d’agir, en autonomie et en liberté et, pour y parvenir, à se rattacher à du collectif. On peut par exemple imaginer ensemble quelque chose à partager avec d’autres : élaborer une opinion, cuisiner un gâteau, rédiger un écrit, aller jardiner ensemble… Quand on reviendra, la fois suivante, on sera chargé du feed-back ou des remerciements que son avis ou sa petite attention auront générés chez les personnes à qui ils étaient destinés. Cela lui montrera que son existence et sa parole comptent, qu’elle fait partie intégrante de la société et qu’elle y a pleinement sa place.
De quoi reconstruire une confiance en soi suffisante pour, par la suite, prendre part de façon plus incarnée à des événements collectifs, ou au moins se sentir appartenir au monde social environnant et ne pas dépendre d’une relation exclusive. Je pense à un monsieur décédé récemment. Il était très malade, ne sortait plus de chez lui depuis des années. Il avait un grand désir de rester informé, avait beaucoup de choses à dire et on sollicitait beaucoup
son avis quand on lui rendait visite. Des bénévoles ont cherché des solutions
pour que cet homme soit entouré, mange, se soigne… Il a reçu l’aide des Petits Frères des Pauvres, de voisins, on a en somme créé un réseau d’entraide autour de lui pour le sortir de son isolement, ceci sans nous rendre indispensables.
Comment prendre soin de sa monture pour tenir son engagement dans la durée ?
Le bénévole n’est pas là en son nom propre. Il fait partie d’une équipe, d’un mouvement. Sa mission est donc simplement d’être à l’écoute de ce que lui dit la personne, sans s’engager sur des réponses concrètes, sans promesses, sans se surmener, se mettre en danger ou se laisser déborder, en s’assurant qu’il a entendu la requête formulée dans le but d’en référer à son association, afin de voir quelle réponse peut éventuellement être formulée, après concertation et en fonction des moyens. Il ne pourra pas faire l’économie d’émotions fortes qui risquent de le traverser. C’est la vie. En revanche, il aura besoin de disposer de lieux pour déposer cette charge émotionnelle, pour prendre du recul avec. C’est aussi là l’importance du collectif, du rattachement à une association avec laquelle on peut chacun partager ce que l’on vit et auprès de laquelle recueillir de l’écoute et des conseils. Chez ATD Quart Monde, on nous encourage aussi beaucoup à écrire nos observations, ce qui permet de suivre l’évolution de la relation, d’être plus attentif, de ne rien oublier, de mettre les choses en perspective ou de les comprendre autrement avec le recul.
ET À LA SSVP ?
« Il faut accepter de recevoir et ne pas banaliser ce qu’on reçoit »
Yves Darel est vice-président de la SSVP. Dans son département du Val d’Oise, il a observé un besoin chez les personnes accompagnées, auquel il estime qu’il faut se montrer réceptif : celui d’offrir en retour.

J’ai aidé un couple. Lui était atteint d’un cancer très avancé et elle vivait du RSA.
Je les ai accompagnés jusqu’au bout, notamment pour que soient faites les démarches administratives permettant de mettre la concubine à l’abri financièrement, après que son compagnon aura succombé à la maladie. Aujourd’hui, nous sommes entrés, elle et moi, dans une relation tout autre, fraternelle, à égalité.
Ce que l’on a à offrir, en tant que bénévole, c’est un compagnonnage et – peut-être – une belle amitié. Pour cela, il faut être attentif aux besoins de l’autre. La relation amicale est difficile quand la balance penche davantage d’un côté. Il faut trouver le moyen d’entrer dans une relation d’échange, ce que désirent très souvent et expriment très clairement les personnes accompagnées. Il ne faut pas se satisfaire d’avoir la conscience tranquille parce qu’on fait ce qu’on doit faire car la psychologie humaine est complexe et parfois, malgré nous, nous pouvons avoir un comportement contre-performant.
Je me souviens par exemple d’une sortie au cours de laquelle un groupe de personnes accompagnées voulait offrir le verre que nous prenions en terrasse, ce que notre équipe a refusé, parce qu’on ne voulait pas que ça pèse sur leurs faibles revenus. J’ai bien vu que notre refus avait été mal accepté. Il était trop tard pour cette fois-là, mais je suis désormais attentif à laisser de la place à la générosité de l’autre.
On peut vouloir nous préparer un gâteau, nous offrir une boîte de chocolats… il faut laisser faire ce geste qui rééquilibre les choses et permet la restauration d’une dignité, la sortie de la charité. Il faut accepter de recevoir et ne pas banaliser ce qu’on reçoit, même s’il s’agit de quelque chose de très simple. Ainsi, on redonne à la personne du pouvoir sur nous, puisqu’à son tour elle nous donne. C’est potentiellement ce souci de rééquilibrer les choses qui encourage, d’ailleurs, certaines personnes d’abord accompagnées à rejoindre plus tard les rangs de nos bénévoles.
SUITE DU DOSSIER "Au domicile de l’autre, se rencontrer soi-même"
Identifier les besoins sans jamais s’oublier soi-même
Lorsqu’on souhaite pratiquer la visite à domicile, on doit à la fois sourcer les besoins du territoire, mais aussi identifier les ressources permettant de perfectionner sa pratique et de déposer sa charge psycho-spirituelle pour tenir dans la durée.
Au domicile de l’autre, se rencontrer soi-même
Si on la pratique de longue date à la Société de Saint-Vincent-de-Paul, la visite à domicile reste une expérience difficile à définir, du fait de la diversité des formes qu’elle prend et des trésors qu’elle recèle, pour la personne qui reçoit comme pour celle qui se déplace… dans tous les sens du terme !