Maryvonne Caillaux « C’est par les pauvres que Dieu veut parler à notre monde »
Engagée avec son mari depuis plus de 35 ans au sein d’ATD Quart Monde, Maryvonne Caillaux a fondé dans les années 2000 La Pierre d’Angle, réseau de petites communautés de prière qui rassemblent des personnes pauvres et d’autres qui se joignent à elles.
Comment est née la Pierre d’Angle ?
Alors que nous côtoyions des personnes vivant dans la très grande pauvreté, nous avons entendu l’appel de certaines à approfondir leur foi, à prier avec d’autres. Les Pauvres manquent de lieux pour vivre leur foi. Ils ont de grandes difficultés à partager ce qu’ils vivent, ressentent souvent de la honte et de l’humiliation. Ils vont prier dans les églises, vont parfois à la messe, mais s’en vont le plus vite possible. Les groupes de la Pierre d’Angle se réunissent à partir des personnes en précarité, avec d’autres qui les rejoignent pour partager leur foi et prier avec la Parole de Dieu. Très liée à la figure du père Wresinski, notre spiritualité s’appuie sur cette Parole de l’Évangile : « Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » Nous croyons que c’est par ceux que l’on croit sans grande importance dans notre société que Dieu aime parler à notre monde. Alors que dans l’Église, on est souvent dans le registre de ce qu’il faut croire et faire, nous croyons que tout se fonde dans la confiance et dans la relation les uns avec les autres, dans la vérité de la vie telle qu’elle est.
Concrètement, comment se passent ces rencontres ?
Nous commençons toujours par nous rappeler cette phrase de l’Évangile : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » Puis nous faisons un grand signe de croix déployé, et prenons un temps fraternel, où nous échangeons les bonnes et les mauvaises nouvelles de la vie de chacun. Et nous prions la Parole de Dieu.
Elle est au centre. Nous avons plusieurs façons de la méditer, parmi lesquelles l’Évangile incarné : on lit le texte plusieurs fois, jusqu’à le mimer. Nous insistons beaucoup sur le corps, car beaucoup de personnes sont gênées avec leur corps. Or la liberté intérieure s’acquiert aussi par la liberté des gestes. Quand nous partageons sur les émotions ressenties, il en ressort souvent des choses étonnantes.
Comment la prière des Pauvres vous touche-t-elle ?
Je suis très touchée par la vivacité de la foi de beaucoup de personnes vivant dans une extrême précarité. J’en vois qui ne capitulent pas, et sont capables, malgré tout, de témoigner de la présence de Dieu dans leur vie. Il y a souvent de l’incompréhension, du questionnement dans leurs propos, et en même temps la certitude que Dieu est de leur côté. J’ai vu plusieurs personnes se relever en s’imprégnant de l’Évangile.Votre propre vie spirituelle est-elle nourrie par ce partage ?
Bien sûr ! Les Pauvres me révèlent mes limites et mes aveuglements. Quand il m’est difficile de me séparer de mon savoir, de mon jugement, de mes certitudes, ils me convertissent. Un jour, je suis entrée dans une église en attendant l’heure de mon train. J’ai croisé en entrant un mendiant, et ne lui ai pas donné d’argent, ne sachant pas trop ce qu’il allait en faire. Pendant que je priais, j’ai vu cet homme entrer dans l’église, verser le contenu de son gobelet dans le tronc de la Sainte Vierge, allumer un cierge, et ressortir de son pas traînant. Cette anecdote a changé ma façon de voir.
N’est-il pas difficile de parler de Dieu à ceux qui souffrent ?
Si nous croyons que l’Évangile est une vraie parole de libération, une parole de vie, il est absolument injuste que les Pauvres en soient privés, alors qu’ils sont les premiers appelés dans le Royaume. Il y aurait un scandale à ce qu’ils ne puissent pas l’entendre ! Il est important d’ouvrir nos oreilles et nos cœurs pour entendre l’appel des Pauvres et leur désir de partager, de prier, de faire Église. Bien sûr, il faut aussi être discrets et attentifs, mais il est important d’oser témoigner. Il y a mille petites occasions de le faire. On fera peut-être des bêtises, mais ce n’est pas grave. C’est la fidélité qui compte.ET À LA SSVP ?
Témoin de la miséricorde
en prison
Pendant vingt ans, Thierry Vialatte de Pémille a rendu des visites régulières en prison. Pour lui, soutien matériel, humain et spirituel ne vont pas les uns sans les autres.
Le hasard de la vie a conduit Thierry Vialatte de Pémille, membre de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul de Caen, à pousser la porte d’une prison de sa ville. « Une personne de mon entourage s’est subitement retrouvée incarcérée, alors je suis allé lui rendre visite. » Rapidement, l’idée de revenir dans le cadre de son engagement vincentien s’impose : « Saint Vincent de Paul n’était-il pas aumônier des galères ? ». Thierry se rend régulièrement à la messe dominicale en prison, précédée d’un temps de partage des lectures du jour et suivie d’un temps convivial. Au fil du temps, des liens se tissent, et il visite régulièrement certains d’entre eux. S’il a récemment laissé sa place à de plus jeunes, son engagement auprès des détenus a duré vingt ans.
Un café ou une fleur offerts après la messe, ou un témoignage sur l’infinie miséricorde de Dieu après la lecture de la parabole sur le Fils Prodigue, le bénévole ne fait pas la différence : fraternité et témoignage de foi vont de pair. Lors des messes en prison, certains détenus ne viennent que pour quitter leur cellule. Peu importe, estime Thierry : « les lectures du jour sont toujours l’occasion de dire aux prisonniers combien ils étaient aimés de Dieu. Comme saint Vincent, nous n’étions jamais là pour juger, mais pour aider nos frères. Après, c’est la grâce qui intervient. » Par-delà les personnalités fragiles et en souffrance, Thierry raconte l’émotion ressentie quand les prisonniers eux-mêmes composaient la prière universelle pour leurs familles, pour le monde ou pour leurs victimes. Il confie avoir lui-même trouvé la force d’agir et de témoigner dans la prière, personnelle – « je priais le rosaire pour que l’Esprit-Saint m’inspire les bonnes paroles » – mais aussi fraternelle – « savoir que la Conférence porte les actions de chacun m’était d’un grand secours. ». Pour Thierry, les 3/4 h de prière et de partage fraternels par lesquels commence chaque réunion sont essentiels pour « agir en Vincentiens. »

SUITE DU DOSSIER "PRIER À L'ÉCOLE DES PAUVRES"
Quelques conseils pour prier ensemble
On peut inviter la personne visitée à la messe. Ou bien, en petit groupe, on lit un extrait de la Bible et on partage ce qu’il nous évoque.
Prier à l’école des Pauvres
Il est souvent délicat de trouver la juste place au témoignage de foi et à la prière dans l’action caritative. Et si les Pauvres eux-mêmes nous enseignaient à prier, une fois établie la relation de confiance et d’amitié ? C’est en tout cas le chemin que propose l’Église, de l’Évangile au pape François, en passant par saint Vincent de Paul.