Comment mieux vivre dans le monde d’après ?
Les événements que nous traversons ont révélé notre grande vulnérabilité. Si elle a permis un formidable élan de générosité, cette crise sanitaire laissera place à une crise économique et une deuxième vague, qui sera celle du chômage et d’une plus grande précarité. Dès lors, comment affronter cette misère en tant que chrétiens ?

«Les chrétiens sont lumière du monde non seulement quand tout est radieux, mais aussi quand, dans les moments sombres de l’histoire, ils ne se résignent pas à l’obscurité qui enveloppe tout » exhorte le pape François. Les Vincentiens l’ont prouvé pendant le confinement, puisant chaque jour dans leur prière des trésors d’inventivité pour « aimer, partager et servir ». Aussi, de très beaux fruits ont jailli de cette crise (Cf. Ozanam magazine n°239) : l’arrivée de bénévoles plus jeunes, la multiplicité des formes d’action et d’aide, des relations de voisinage ou initiatives informelles et spontanées… « Un Français sur quatre […] compte augmenter le montant de ses dons cette année par rapport à 2019 » annoncent les Apprentis d’Auteuil. Les associations ont changé leur façon de travailler se retrouvant sans les bénévoles historiques restés confinés.
Et malgré ces difficultés, elles ont su s’adapter et trouver de nouveaux ressorts humains. Las, l’épidémie a également augmenté les inégalités : confinement sévère pour les personnes âgées, privations alimentaires pour les familles les plus pauvres, fermetures des écoles et des cantines, solitude, violences intrafamiliales, augmentation de la précarité étudiante… « Comme Frédéric Ozanam au XIXe siècle, nous vivons en 2020 un bouleversement du monde qui ne laissera pas indemnes nos visions sur la vie et sur la mort, nos façons de faire et d’être. Individuellement et collectivement, nous le pressentons, il y aura un avant et, un après » annonce Michel Lanternier, président national de la SSVP.
« On voit monter la précarité »
Depuis de début de la pandémie, le Secours populaire a aidé 1 270 000 personnes : 45 % d’entre elles n’étaient, jusqu’alors, pas connues de l’association,
« sachant que dans les 55 %, certains n’étaient pas revenus depuis trois ans, cela signifie qu’ils sont retombés dans la précarité » déplore Thierry Robert, secrétaire national et directeur général de l’association, avant de préciser : « La crise n’est pas à venir, c’est déjà le présent ». Ce monde d’après tant évoqué dans les médias préoccupe les associations bien conscientes de l’urgence à agir. « Il est décisif de maintenir nos actions pour les mois, voire les années qui viennent, pour repenser ensemble la manière d’accompagner les personnes précaires de plus en plus nombreuses » alerte Yoen Qian-Laurent, membre du Conseil d’administration de la SSVP. Jean-Luc Chaumard, bénévole aux Petits Frères des Pauvres le confirme : « On voit monter la précarité, ce n’est même plus de la précarité, c’est de la détresse. » Jean-Marc Sauvé, président d’Apprentis d’Auteuil lance également ce cri d’alarme : « Les jeunes sortant de la protection de l’enfance […] vont être les premières victimes de la crise économique et sociale qui s’annonce.
Chiffres clés
65 % de nos concitoyens déclarent que la crise leur a donné l’envie d’être plus solidaires.
J’ai trouvé dans les Conférences un climat d’amitié parce qu’on commençait toujours par la prière. 

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Face à la crise, les jeunes des paroisses d’Epinay-Villetaneuse se sont associés au Secours populaire pour apporter de l’aide aux personnes démunies.
Ils sont parmi les plus fragiles de notre société […] Sans projet, ni accompagnement, nombre d’entre eux risquent de se retrouver livrés à eux-mêmes au matin du 11 juillet, date de fin de l’état d’urgence sanitaire. » Et la Croix-Rouge annonce dans un communiqué : « Les associations demandent à l’Union européenne de prendre en compte l’extrême gravité de la situation actuelle en augmentant les moyens dédiés à l’aide alimentaire et matérielle et en faisant de la lutte contre la pauvreté une priorité absolue. »
FIDÉLISER LES JEUNES
En outre, les associations se trouvent désormais confrontées aux départs de leurs nouveaux bénévoles qui ont repris le chemin du travail après le déconfinement. « Cela signifie que l’on va devoir relancer des appels aux bonnes volontés et fonctionner en mode un peu dégradé, c’est-à-dire en mode drive, on doit fermer nos coins café, nos lieux de discussion… » témoigne Patrice Blanc, le président des Restos du Cœur. Les Conférences de la SSVP réfléchissent à des démarches afin de recruter des bénévoles plus jeunes, « mais ce n’est pas simple » lâche Corinne Deprat, Vincentienne à La Châtre. La SSVP, consciente que le rythme de jeunes parents est différent de celui des étudiants ou des retraités réfléchit à proposer un bénévolat adapté en misant sur les outils numériques, telles les visioconférences.
Pour fidéliser les bénévoles, Jacques Baillet, président du réseau des banques alimentaires, ajoute : « Il ne faut pas rater une occasion de les valoriser ». Aux Petits Frères des Pauvres, on mise sur le Centre de Formation permettant aux jeunes de valider leurs acquis par des compétences professionnelles, et au Secours populaire, les missions sont proposées le soir ou le week-end pour s’adapter au rythme des bénévoles. « Même si l’on sent que les personnes sont moins disponibles, il leur reste cette volonté de continuer à être utiles aux autres en cas de besoin », reconnaît Thierry Robert.
Urgence d’agir mais dans le discernement
Pour tenir son engagement dans le temps, « il est crucial de ne pas s’épuiser dès à présent » prévient Michel Lanternier, président national de la SSVP. Pour cela, suivons le conseil avisé d’Émile Claudet, centenaire et… bénévole vincentien depuis 75 ans ! Il témoigne de la fraternité vécue entre les bénévoles : « Partout j’ai trouvé dans les Conférences un climat d’amitié, jamais une seule dispute parce que l’on commençait toujours par la prière. » De même, pour Philippe Menet, Vincentien à Paris : « Pendant le confinement, j’ai remarqué que tous les bénévoles de ma Conférence se sont sentis concernés de prendre soin moralement des personnes.
Chaque membre était présent à l’heure aux réunions en visioconférence. On a beaucoup prié et vu la puissance de la prière. » Voilà peut-être comment se tenir prêt à affronter la misère en tant que chrétiens : en cultivant cette spécificité vincentienne. La prière, personnelle ou communautaire, est la source de l’action. « On ne part pas en mission avec nos propres forces, mais rempli de joie et de l’Esprit-Saint ! » affirme le Vincentien Patrick Blot. Ce lien avec le Seigneur permet de surmonter les difficultés, comme le prouve la résilience de la SSVP en temps de crise. Enfin, prier permet de discerner pour se mettre à l’écoute des pauvres (Cf. p. 18) et agir. « Il me semble que ce vécu imprévu va nous aider à dessiner le Renouveau de la SSVP […], nous devons réfléchir à ce que ces jours traversés nous font découvrir de nous-mêmes, de l’autre et de Dieu » rappelle Michel Lanternier. Des retours d’expériences sont demandés aux Conférences pour relire cette crise. En attendant, et face à cet avenir incertain, sachons garder confiance et espérance, sûrs que tout ce que Dieu permet à un sens…
ALLER PLUS LOIN
Pour mieux comprendre la crise annoncée par les économistes : https://start.lesechos.fr/societe/culture-tendances/crise-economique-comment-une-recession-de-8-pourrait-transformer-notre-quotidien-1199208
L’ENTRETIEN
Le Café Gagnant :
la crise pour source d’inspiration
Le Café Gagnant a remporté le 3e prix et le prix coup de cœur des jeunes bénévoles de la SSVP du concours « Innovate ! Pour la solidarité » 2020, organisé par la SSVP lors du confinement pour les jeunes de 16 à 30 ans. Ce projet solidaire permet à des personnes de la rue de s’insérer en vendant du café. Jennifer Baleon, co-fondatrice du Café Gagnant, explique en quoi la crise est un moteur supplémentaire de son action.
Au départ un constat implacable : 3 600 personnes dorment dans la rue à Paris. Un chiffre auquel les deux ingénieurs et co-fondateurs, Jennifer et Benjamin, ne peuvent se résigner. Ces deux-là partagent le même désir de faire quelque chose « qui ait du sens » et « tourné vers les autres ». Un autre chiffre les inspire : 80 % des Français boivent du café quotidiennement et, de plus, le café est la seconde boisson la plus bue dans le monde après l’eau… Ce sera donc Le Café Gagnant ! Le principe est doublement bénéfique : d’une part, des personnes de la rue s’insèrent progressivement en apprenant le métier de barista, spécialiste de la préparation du café ; d’autre part, les passants ont la possibilité d’agir aussi simplement qu’en
achetant, et pourquoi pas en prenant le temps d’échanger autour d’une bonne tasse de café.Après une formation d’une semaine, les SDF sont employés tout en poursuivant d’autres cours en parallèle : français, maths, présentation pendant un entretien, compétences humaines, expression en public. Au bout d’un an, « on les aide à trouver un CDI dans l’un de nos coffee shops partenaires à Paris ». À la question de la crise comme source d’inspiration, la réponse semble évidente pour Jennifer : « Malheureusement, la crise n’a fait qu’amplifier la précarité dans laquelle certains vivent et c’est l’horreur à Paris, on voit des gens dormir partout dehors. Cela me fait encore plus comprendre pourquoi je travaille pour Le Café Gagnant et j’ai encore plus envie que ça marche parce qu’il y a du taf… »

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SUITE DU DOSSIER "COMMENT MIEUX VIVRE DANS LE MONDE D'APRÈS ? "
« Il faut toujours que la raison et le cœur se combinent »
Évêque de Saint-Denis et président du Conseil pour la solidarité et la diaconie de la Conférence des évêques de France, Mgr Pascal Delannoy nous invite à une conversion spirituelle préalable à toute action de charité.
Agir en situation de crise
Comment affronter la misère en tant que Vincentien ? Particulièrement en cette période de crise, nous avons besoin du silence et de l’écoute pour discerner avant d’agir.