Crise du logement : recréer du lien
La crise du logement est aussi celle de la famille, de l’aménagement du territoire, de la progression du terrorisme dans le monde… Elle touche tant d’enjeux que l’État peine à y faire face. Mais le tissu associatif fait montre d’une créativité et d’un dynamisme encourageants.
Le récit a conquis près d’un million de lecteurs et donné lieu à un film : No et moi de Delphine de Vigan (2007) relate la rencontre entre une adolescente taciturne et une sans-abri à peine majeure, broyée par la vie. Rencontre fictive, inspirée par la froide réalité, puisque de plus en plus de femmes et de mineurs se retrouvent à la rue ; sans compter les migrants et les personnes âgées. L’absence totale de toit n’est cependant qu’une des facettes de la problématique du mal-logement, qui en 2019 concernerait 4 millions de Français, d’après la Fondation Abbé Pierre, dont les rapports annuels sur la question font autorité.
UNE QUESTION DE DIGNITÉ
Ceux qui se préoccupent des questions sociales, chrétiens en tête, ont donc du pain sur la planche. Le Catéchisme de l’Église catholique souligne au paragraphe 2211 que l’État se doit de fournir un logement à chaque famille. Le pape François ne le rappelle-t-il pas avec force ? Ainsi dans son encyclique Laudato Si (2015), il fait de la « possession d’un logement » une « question centrale » très « étroitement liée à la dignité des personnes et au développement des familles. »
Assertion reprise le 18 octobre 2016 par Mgr Bernardito Auza, à la Conférence des Nations unies sur le logement : « Avoir une maison est beaucoup plus qu’avoir un toit sur sa tête » a-t-il martelé.
Cette solidarité est amplement mise à mal chez nous depuis plus de trente ans : la crise du logement persiste, complexe et multifactorielle. On peut pointer du doigt la crise économique durable ou le déficit chronique de construction de logements, sociaux ou non. Plus profondément, c’est l’évolution des modes de vie qui génère cette situation : divorces, vieillissement, montée en puissance de l’individualisme, accélération de la mobilité géographique et des mouvements migratoires…

Crédit photo : Lazare 2019
CRISE À DURÉE INDÉTERMINÉE
La partie immergée de l’iceberg, ce sont les sans-abri : l’actualité se focalise sur les migrants, venus grossir leurs rangs ces dernières années, mais les expertspointent du doigt le sort réservé aux personnes sortant d’institutions (aide sociale à l’enfance, prison…) : très vulnérables, elles se retrouvent souvent sans autre horizon que les trottoirs.
À peine plus hospitaliers, les bidonvilles serviraient d’asile à plus de 16 000 personnes, essentiellement des clandestins non éligibles au logement social. Quand ces sans-logis ont la chance de rencontrer une main tendue, un long parcours itinérant commence pour eux, qui les mène de chambres d’hôtel en centres d’hébergement, de foyers en logements temporaires. Un sas bienvenu mais non sans danger : ces habitations provisoires sont parfois à haut risque. Le drame de l’effondrement de deux immeubles à Marseille, en novembre dernier, est encore dans tous les esprits : il a coûté la vie à huit personnes. Aussi tragiques que soient ces événements frappant une population en grande précarité, ils ne sont que l’arbre qui cache la forêt. Il y aurait en France entre 400 et 600 000 logements insalubres. Qui sont les occupants de ces lieux de vie dégradés ?- Les ménages modestes ayant réalisé leurs rêves de devenir propriétaires, dans une copropriété dégradée ou un logement à rénover en zone périurbaine ou rurale : les travaux se révèlent plus onéreux que prévu et la spirale de l’endettement s’enclenche.
– Les familles trop nombreuses dans des appartements exigus.
L’éventail des Français concernés par le mal-logement doit encore être élargi. Qui sait que 643 000 d’entre eux sont hébergés à leur corps défendant par des tiers ? Les étudiants qui ne peuvent présenter de garanties suffisantes en savent quelque chose.
Comment ne pas mentionner encore la vulnérabilité énergétique des classes populaires et moyennes dénoncée par les Gilets jaunes ? Près de 4 millions d’entre elles souffriraient du froid, du fait d’une mauvaise isolation, en dépit d’un budget chauffage de 1 800 € par an en moyenne.
DES AVANCÉES NOTABLES
Face à ce sombre tableau, les responsables politiques ont pris un certain nombre de mesures considérées unanimement par les associations comme des avancées, aussi insuffisante que soit leur mise en œuvre : la loi SRU de 2000 obligeant les collectivités locales à proposer 25 % de logements sociaux ; et surtout la loi sur le Droit au logement opposable (Dalo) qui contraint l’État à assurer un logement décent à toute personne résidant en France de façon régulière et permanente.
« C’est cette loi qui m’a permis de retrouver un studio, témoigne Dominique, quinquagénaire. C’était un parcours du combattant, mais grâce à ça, j’ai pu sortir la tête de l’eau. » Enfin, depuis une décennie, les projets élaborés par les responsables politiques poursuivent tous une même finalité : assurer directement aux personnes sans domicile un logement autonome, bien préférable aux parcours chaotiques en hébergements d’urgence.
Le montant du « chèque énergie » vient d’être augmenté et ses bénéficiaires seront nettement plus nombreux. Le crédit d’impôt transition écologique se transforme en prime pour les plus modestes et s’ouvre aux bailleurs privés. Un bémol : la complexité de l’accès aux aides existantes.
Parallèlement, certaines mesures provoquent l’ire des défenseurs des mal-logés : coupes dans les APL (Aides Personnalisées au Logement), ponction budgétaire sur les organismes HLM, etc. L’avenir seul permettra d’évaluer l’impact de ces dispositifs. En attendant, les associations rivalisent de générosité et d’ingéniosité pour répondre aux besoins du terrain. Ce dossier leur fait la part belle, afin que les Vincentiens s’appuient sur les structures existantes, voire leur prêtent main forte.
ALLER PLUS LOIN
Rapport annuel sur « L’État du
mal-logement », 24e édition, Fondation Abbé Pierre, 1er février 2019.
Rapport qui s’appuie sur l’enquête « Sans domicile » de l’Insee 2012.
En savoir plus
Chiffres clés
En France, 143 000 personnes vivent dans la rue, 324 000 à l’hôtel ou en habitation de fortune.
L’ENTRETIEN
Habitat et Humanisme,
donner sa chance au plus fragile
Créé en 1985 par Bernard Devert, professionnel de l’immobilier devenu prêtre, ce mouvement compte 55 associations dans 80 départements et en Belgique.
Comment est né Habitat et Humanisme ?
Dans les années 80, une vieille dame que je devais reloger pour construire, après démolition, un immeuble de standing, a tenté de se suicider : « Votre argent vous permet de déplacer les personnes sans tenir compte de leur histoire » m’a-t-elle lancé. Un électrochoc !
Quels sont ses principes ?
L’association repose sur deux intuitions :
– Donner sa chance au plus fragile, pour lui restituer son humanité. Notre société est trop fracturée, avec une politique d’urbanisme inhumaine.
– Réconcilier l’économique et le social. L’argent est souvent diabolisé : il faut le remettre à sa place, celle du service.
Nos sociétés foncières agréées par l’État construisent, achètent et rénovent des logements à destination des personnes en difficulté.
Vos réalisations les plus innovantes ?
– L’habitat intergénérationnel. Nous refusons que la personne âgée soit vue comme une charge ou se considère comme inutile. Son expérience vaut de l’or ! Dire à un être qu’il compte et que l’on compte sur lui, c’est le faire exister.
Nous proposons donc des logements sociaux à des personnes pouvant être issues de quatre générations, du berceau au grand âge : 9 fonctionnent, 30 projets sont à l’étude.
– Une alternative à l’hospitalisation à domicile (HAD) pour des patients qui n’ont pas de logement ou dont la solitude n’autorise pas le traitement lourd de leurs pathologies ad domus. L’hospitalité est la clé du prendre soin.

Votre bilan, 35 ans après ?
Nous avons 8 250 logements en propre ou en gestion dans des quartiers « équilibrés », 44 établissements pour personnes âgées et pensions de famille, 8 agences immobilières à vocation sociale. Et près de 4 000 propriétaires solidaires.
J’éprouve de la reconnaissance à l’égard de ceux qui vivent cette aventure : les résidents, nos 4 200 bénévoles et nos 1 550 salariés.
Mon regret est de ne pas être à la hauteur de la tâche, ma joie de ne point la déserter.
SUITE DU DOSSIER "CRISE DU LOGEMENT RECRÉER DU LIEN "
Tour d’horizon des dispositifs associatifs pour aider à trouver un logement
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Faire cohabiter les jeunes et les retraités, c’est l’avenir !
Entretien avec des bénévoles. Témoignages de leurs engagements.