INTERVIEW 

Jean-Christophe Combe
« Deux millions de personnes âgées de 60 ans et plus sont isolées »

Jean-Christophe Combe, nommé en juillet dernier Ministre des Solidarités, de l’autonomie et des personnes handicapées après avoir dirigé la Croix-Rouge française pendant 11 ans, vient de lancer le Conseil national de la refondation sur le thème du bien vieillir.

L’espérance de vie a presque doublé au XXe siècle. Quelles sont les conséquences de cette évolution pour notre société ?
Notre pays est confronté à une urgence démographique en raison du vieillissement de la population. En 2030, un tiers de la population française sera âgé de plus de 60 ans et les plus de 65 ans seront alors plus nombreux que les moins de 15 ans. Il nous faut aujourd’hui anticiper pour être en capacité de proposer, d’ici 2030, une véritable transformation de notre société tout en garantissant un accompagnement de qualité pour nos aînés. Ce nouveau chantier du « bien vieillir » poursuit trois objectifs principaux :
– adapter la société au vieillissement (en adaptant les transports, les logements, les infrastructures urbaines, en développant la pratique du sport et l’accès à la culture, en détectant de manière précoce des maladies neuro-évolutives) ;
– renforcer la citoyenneté et le lien social (en travaillant à une plus grande représentativité de nos personnes âgées dans la décision publique, en valorisant leur engagement citoyen ou en leur garantissant leur place dans la société du plein-emploi, en créant un service public de l’autonomie afin d’améliorer l’accès aux droits grâce à des parcours simplifiés) ;
– promouvoir les métiers en renforçant la stratégie d’attractivité autour des métiers des secteurs social et médico-social pour enrayer la dynamique actuelle de fuite des professionnels en mobilisant des mesures d’urgence, mais aussi des solutions plus structurelles en matière de formation et de parcours professionnels.

« L’Enfer est tout entier dans ce mot : solitude », disait Victor Hugo. La solitude est un sentiment qui frappe de nombreuses personnes, et, parmi elles, les seniors dominent. Quels sont ses impacts sur leur santé ?
La question de la santé mentale des personnes âgées est encore trop peu abordée alors qu’elle constitue un enjeu de santé publique majeur. Les personnes âgées de plus de 65 ans représentent la tranche de la population la plus à risque de décès par suicide. Ce risque est insuffisamment pris en compte par l’effet des préjugés « âgistes » qui assimilent la dépression des personnes âgées à un effet normal du vieillissement. Je vais m’y atteler. De plus, la question de la santé mentale est également prégnante dans la survenue des violences intrafamiliales que subissent les personnes âgées. Addictions et troubles de la santé mentale sont en effet des facteurs avérés de passage à l’acte violent de la part des conjoints ou des enfants et petits-enfants, sans pour autant que les stratégies de prise en charge de tels troubles, ni a fortiori de prévention, ne soient simples à mettre en œuvre. Le fait que 15 % des féminicides concernent les personnes de plus de 60/65 ans, s’ensuivant souvent par un suicide de l’auteur, est l’illustration la plus tragique de cette situation. Nous aurons l’occasion de travailler à cela lors des ateliers du Conseil national de la refondation. 

 

D’autres facteurs peuvent aggraver le sentiment de solitude : le fait de vivre en institution, d’être seul (veuf ou divorcé), que les liens avec l’entourage se distendent… Comment agir sur ces facteurs ?
L’isolement social connaît malheureusement une aggravation. Selon le rapport 2021 des Petits Frères des Pauvres, en 2021, 2 millions de personnes âgées de 60 ans et plus sont isolées des cercles de sociabilité (famille, amis, voisins, associations) contre 900 000 en 2017. Cet isolement social croissant est d’autant plus marqué pour les personnes en situation de précarité socio-économique. La lutte contre l’isolement social est donc une composante essentielle de la politique de prévention de la perte d’autonomie des personnes âgées et du bien vieillir. À l’initiative de Brigitte Bourguignon, ancienne ministre déléguée en charge de l’autonomie, une feuille de route commune sur ce sujet comportant 10 mesures a été publiée en mai 2021. Il s’agit désormais de faire le bilan de cette concertation avec les acteurs pour envisager une nouvelle stratégie.

De quels types de liens sociaux la personne âgée a-t-elle besoin ?
Les besoins de lien des personnes âgées sont absolument identiques à ceux de toute autre personne ! Elles sont en demande de voir les personnes qu’elles apprécient, tout simplement. De participer avec d’autres à des loisirs, d’avoir accès à la culture, de voir les membres de leur famille. D’avoir des relations affectives et sexuelles. Par ailleurs ce n’est pas anodin de le préciser mais « les personnes âgées » ne sont pas une catégorie homogène… pas plus que les personnes de tous les autres âges.

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Retrouvez l’intégralité de cet entretien sur notre site internet
http://ozanammagazine.ssvp.fr En savoir plus

L’espérance de vie a presque doublé au XXe siècle. Quelles sont les conséquences de cette évolution pour notre société ?
Notre pays est confronté à une urgence démographique en raison du vieillissement de la population. En 2030, un tiers de la population française sera âgé de plus de 60 ans et les plus de 65 ans seront alors plus nombreux que les moins de 15 ans. Il nous faut aujourd’hui anticiper pour être en capacité de proposer, d’ici 2030, une véritable transformation de notre société tout en garantissant un accompagnement de qualité pour nos aînés. Ce nouveau chantier du « bien vieillir » poursuit trois objectifs principaux :
– adapter la société au vieillissement (en adaptant les transports, les logements, les infrastructures urbaines, en développant la pratique du sport et l’accès à la culture, en détectant de manière précoce des maladies neuro-évolutives) ;
– renforcer la citoyenneté et le lien social (en travaillant à une plus grande représentativité de nos personnes âgées dans la décision publique, en valorisant leur engagement citoyen ou en leur garantissant leur place dans la société du plein-emploi, en créant un service public de l’autonomie afin d’améliorer l’accès aux droits grâce à des parcours simplifiés) ;
– promouvoir les métiers en renforçant la stratégie d’attractivité autour des métiers des secteurs social et médico-social pour enrayer la dynamique actuelle de fuite des professionnels en mobilisant des mesures d’urgence, mais aussi des solutions plus structurelles en matière de formation et de parcours professionnels.

« L’Enfer est tout entier dans ce mot : solitude », disait Victor Hugo. La solitude est un sentiment qui frappe de nombreuses personnes, et, parmi elles, les seniors dominent. Quels sont ses impacts sur leur santé ?
La question de la santé mentale des personnes âgées est encore trop peu abordée alors qu’elle constitue un enjeu de santé publique majeur. Les personnes âgées de plus de 65 ans représentent la tranche de la population la plus à risque de décès par suicide. Ce risque est insuffisamment pris en compte par l’effet des préjugés « âgistes » qui assimilent la dépression des personnes âgées à un effet normal du vieillissement. Je vais m’y atteler. De plus, la question de la santé mentale est également prégnante dans la survenue des violences intrafamiliales que subissent les personnes âgées. Addictions et troubles de la santé mentale sont en effet des facteurs avérés de passage à l’acte violent de la part des conjoints ou des enfants et petits-enfants, sans pour autant que les stratégies de prise en charge de tels troubles, ni a fortiori de prévention, ne soient simples à mettre en œuvre. Le fait que 15 % des féminicides concernent les personnes de plus de 60/65 ans, s’ensuivant souvent par un suicide de l’auteur, est l’illustration la plus tragique de cette situation. Nous aurons l’occasion de travailler à cela lors des ateliers du Conseil national de la refondation. 

 D’autres facteurs peuvent aggraver le sentiment de solitude : le fait de vivre en institution, d’être seul (veuf ou divorcé), que les liens avec l’entourage se distendent… Comment agir sur ces facteurs ?
L’isolement social connaît malheureusement une aggravation. Selon le rapport 2021 des Petits Frères des Pauvres, en 2021, 2 millions de personnes âgées de 60 ans et plus sont isolées des cercles de sociabilité (famille, amis, voisins, associations) contre 900 000 en 2017. Cet isolement social croissant est d’autant plus marqué pour les personnes en situation de précarité socio-économique. La lutte contre l’isolement social est donc une composante essentielle de la politique de prévention de la perte d’autonomie des personnes âgées et du bien vieillir. À l’initiative de Brigitte Bourguignon, ancienne ministre déléguée en charge de l’autonomie, une feuille de route commune sur ce sujet comportant 10 mesures a été publiée en mai 2021. Il s’agit désormais de faire le bilan de cette concertation avec les acteurs pour envisager une nouvelle stratégie.

De quels types de liens sociaux la personne âgée a-t-elle besoin ?
Les besoins de lien des personnes âgées sont absolument identiques à ceux de toute autre personne ! Elles sont en demande de voir les personnes qu’elles apprécient, tout simplement. De participer avec d’autres à des loisirs, d’avoir accès à la culture, de voir les membres de leur famille. D’avoir des relations affectives et sexuelles. Par ailleurs ce n’est pas anodin de le préciser mais « les personnes âgées » ne sont pas une catégorie homogène… pas plus que les personnes de tous les autres âges.

ET À LA SSVP ? 

« Il faut travailler avec les autres : on n’a pas chacun nos pauvres »

Didier Bohl est à l’origine des « Cafés sourire » de la SSVP. Leurs visiteurs y dégustent une boisson chaude et partagent de la chaleur humaine. Pour les accueillants, cela permet de revoir complètement la façon de se mettre à leur service.

© DR

Comment sont nés les Cafés sourire ?

D’une opportunité. Un membre de notre Conférence disposait d’un local en plein cœur de ville, qui a permis de donner vie à un projet que j’avais de longue date de créer un espace qui n’ait pas d’autre but que l’accueil, avec un café et un sourire. Tous les matins, vient qui veut. Si les gens ont des besoins ou des difficultés, ils peuvent les exprimer. On les oriente alors vers les personnes qui peuvent leur venir en aide. On passe d’une logique de distribution à une logique de rencontre. Pour moi, la première charité c’est l’écoute.

Quel succès ont-ils remporté ?

On a ouvert voilà six ans et, dès le premier jour, des gens sont entrés. On ouvre quatre matins sur sept. Au départ, on avait environ une quarantaine de passages par semaine. Au plus fort de l’affluence, on peut tourner jusqu’à 100. Cela dégage une vraie chaleur, tout le monde vient dire bonjour. On peut voir se renforcer la dynamique de la Conférence et se créer des liens. On a par exemple une dame quinquagénaire qui a rencontré ici une dame âgée ; elles sont devenues amies. Elle m’a, un jour, dit : « Maintenant, mes enfants ont une grand-mère. » L’initiative fait des petits puisque d’autres cafés sourire ouvrent un peu partout, à Dignes, Aix, Clermont-Ferrand, Bordeaux, Perpignan, Lourdes… C’est un projet qui m’a complètement échappé, pour ma plus grande satisfaction et qui est, selon moi, un des outils du renouveau de la SSVP. 

Que vous ont-ils appris ?

Vous savez, c’est quand on tend l’oreille qu’on découvre véritablement les besoins des gens. Ce sont les pauvres qui nous enseignent et je pense que nous devons rester humbles, nous effacer pour leur laisser la place. Travailler sur les besoins exprimés nous conduit à une meilleure connaissance du territoire et de ses acteurs, à savoir qui peut intervenir. Je pense qu’il faut travailler avec les autres : on n’a pas chacun nos pauvres et quand quelqu’un se trouve dans la difficulté, c’est souvent sur plusieurs aspects qu’il a besoin d’aide.

Comment sont nés les Cafés sourire ?

D’une opportunité. Un membre de notre Conférence disposait d’un local en plein cœur de ville, qui a permis de donner vie à un projet que j’avais de longue date de créer un espace qui n’ait pas d’autre but que l’accueil, avec un café et un sourire. Tous les matins, vient qui veut. Si les gens ont des besoins ou des difficultés, ils peuvent les exprimer. On les oriente alors vers les personnes qui peuvent leur venir en aide. On passe d’une logique de distribution à une logique de rencontre. Pour moi, la première charité c’est l’écoute.

Quel succès ont-ils remporté ?

On a ouvert voilà six ans et, dès le premier jour, des gens sont entrés. On ouvre quatre matins sur sept. Au départ, on avait environ une quarantaine de passages par semaine. Au plus fort de l’affluence, on peut tourner jusqu’à 100. Cela dégage une vraie chaleur, tout le monde vient dire bonjour. On peut voir se renforcer la dynamique de la Conférence et se créer des liens. On a par exemple une dame quinquagénaire qui a rencontré ici une dame âgée ; elles sont devenues amies. Elle m’a, un jour, dit : « Maintenant, mes enfants ont une grand-mère. » L’initiative fait des petits puisque d’autres cafés sourire ouvrent un peu partout, à Dignes, Aix, Clermont-Ferrand, Bordeaux, Perpignan, Lourdes… C’est un projet qui m’a complètement échappé, pour ma plus grande satisfaction et qui est, selon moi, un des outils du renouveau de la SSVP. 

Que vous ont-ils appris ?

Vous savez, c’est quand on tend l’oreille qu’on découvre véritablement les besoins des gens. Ce sont les pauvres qui nous enseignent et je pense que nous devons rester humbles, nous effacer pour leur laisser la place. Travailler sur les besoins exprimés nous conduit à une meilleure connaissance du territoire et de ses acteurs, à savoir qui peut intervenir. Je pense qu’il faut travailler avec les autres : on n’a pas chacun nos pauvres et quand quelqu’un se trouve dans la difficulté, c’est souvent sur plusieurs aspects qu’il a besoin d’aide.

SUITE DU DOSSIER "Contre la solitude, les bienfaits de la sociabilité et de la spiritualité"

Accueillir subtilement la parole d’autrui

Accueillir subtilement la parole d’autrui

Entrer dans un dialogue de vérité peut sembler délicat et demande du tact. Mais sortir quelqu’un de son sentiment de solitude et l’aider à prendre conscience de ses forces et ressources personnelles mérite bien de faire un petit effort… et d’oublier momentanément sa propre perspective.

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