Françoise, bénévole référente
“Dire à l’autre qu’on l’aime
et pas seulement qu’on l’aide »
L’hôtel social de la SSVP à Nantes est un foyer d’hébergement étonnant : c’est tout sauf un hôtel et il n’est pas question que de social. Françoise y est toujours résidente mais, depuis deux mois, elle fait le lien entre les résidents et l’équipe de ce lieu. Voici ses mots pour décrire ce qu’elle y vit au quotidien.

La chose qui me tient le plus à cœur, c’est la main tendue. Que ce soit celle qu’on me tend ou que je tends à d’autres. Ce que je vis ici, jusqu’à la fin de mes jours, je ne pourrai jamais l’oublier. Après avoir vécu un abandon total de moi-même au profit de quelqu’un d’autre, je n’avais pas entendu depuis 30 ans cette phrase que l’on m’a dite ici : « Prends du temps pour toi. »
Personne ne m’avait dit dans mon enfance
″Tu es importante pour moi″ , ″Tu es une belle personne″

Françoise et Émilie, chargée de mission « Démarche Fraternité », à Nantes.
Vous dites que les personnes d’ici font que ce lieu est différent. Comment s’y prennent-ELLES ?
Tous les jours, leurs regards, leurs gestes délicats et leurs clins d’œil me disent : « Je t’ai compris », « Je t’ai entendue ». Ce n’est pas : « Oui, on verra demain », « T’es trop jeune, on verra ça plus tard. » Même quand ils n’ont pas le temps, ils ont du temps pour moi. Ils nous écoutent vraiment… Ce que je ressens ici, c’est proche de l’éternel. Je sais que cela ne s’arrêtera pas… Je me sens aimée. Ils restent bienveillants, même dans les situations violentes ou difficiles. Ils comprennent que derrière tel acte, il y a de la souffrance… Personne ne m’avait dit dans mon enfance « Tu es importante pour moi », « Tu es une belle personne. » On m’a toujours dit : « T’es bête mais tu n’es pas méchante. »
Ce qu’on vit pendant notre enfance, cela marque à vie. Qu’est-ce qui vous ressource ?
Être dans ma chambre. Dans le silence. Je lis beaucoup. Et j’ai la chance de pouvoir rendre visite à mes filles qui habitent près de la mer en Vendée ; je m’occupe alors de mes petits-enfants ; cela m’aère, je suis ailleurs.
Vous pensez qu’il faut prendre soin de soi pour ensuite prendre soin des autres ?
On a tous envie, à notre petit niveau de sauver le monde. Mais cela ne peut se faire que dans un « oui » intense. S’il n’y a pas la joie ressentie à l’intérieur, il ne faut pas le faire. Et revenir dans deux heures, dans un jour ou dans des mois, mais avec de la joie
à nouveau.
Quels sont les ingrédients pour qu’un lieu vincentien soit une maison, une famille ?
En premier lieu, c’est le partage culinaire. Partager les repas ensemble mais surtout les préparer ensemble ! Car je trouve que quand on a bien mangé, on peut parler. Personne ici n’a faim. La nourriture, c’est essentiel pour la vie. On ne partage pas des crayons de couleur mais quelque chose de vital, qui va nous permettre d’avancer. Comment quelqu’un qui a vécu la violence va pouvoir parler à l’autre en face s’il n’a rien dans le ventre ? La bienveillance commence par la bienveillance culinaire. Respecter les goûts et les traditions de chacun pour partager vraiment ensemble, c’est ce que nous vivons ici.
Parlez-vous ensemble de vos questions existentielles, spirituelles voire religieuses ?
Cela nous arrive tous les jours. Nos horizons, nos cultures et religions sont différents, et c’est très enrichissant. Le lieu appartenait à des sœurs catholiques, et juste en face, nous avons une synagogue. Ici, en préparant le sapin, la crèche, nous étions tous réunis et chacun a participé, avec sa créativité. C’était vraiment fort… Bien que venant d’univers différents, nous avons dit des intentions qui nous tenaient à cœur : c’était une sorte de prière commune.
Quels conseils donneriez-vous à chacun, bénévoles et personnes accueillies, pour cheminer toujours plus loin ensemble ?
Ne pas avoir peur de dire à l’autre qu’on l’aime et pas seulement qu’on l’aide. Il n’y a que l’amour qui sauve. Nous avons tous des blessures, des fêlures, des cassures. Il faut donc juste aimer l’autre comme on aimerait qu’on nous aime. C’est apprendre ensemble « l’humanitude ». C’est quoi ?
La démarche
Fraternité À LA SSVP
Dans la durée, les Vincentiens et personnes les plus pauvres s’enseignent autant qu’ils s’accueillent pour agir et parfois cheminer spirituellement ensemble. La fraternité ne se décrète pas. C’est pourquoi nous parlons de Démarche Fraternité au sein de notre mouvement, pour souligner que c’est un chemin de confiance entre nous… jamais acquis. Notre route avec les plus pauvres est un compagnonnage exigeant car il suppose d’oser une rencontre où chacun donne et reçoit, où chacun se livre. Mais c’est source de joie et d’émerveillement. Alors, surgissent de nouvelles façons de penser, d’être et de faire tous ensemble. Ces actions prennent autant soin des âmes que des corps, comme l’ont voulu Frédéric Ozanam et saint Vincent de Paul.