Être gilet bleu
pour porter l’Espérance

Elles n’ont pas attendu le mouvement des Gilets jaunes pour constater sur le terrain la fracture grandissante entre deux France, ni pour lancer des actions envers les populations les plus accablées. Ces derniers mois, les associations ne sont également pas restées sourdes à la crise sociale qui agite le pays. Au-delà des réponses politiques, elles apportent leur réponse, profonde et essentielle.

Sophie Le Pivain, journaliste

Crédit photo : Charles Plumey

Des Gilets jaunes, il s’en est trouvé parmi ses bénéficiaires, ses bénévoles ou ses salariés. À l’instar de la France entière, le monde associatif ne pouvait pas rester indifférent à la violente crise qui a touché le pays pendant des mois entiers. À plus forte raison pour les acteurs engagés sur le terrain de la solidarité : « Nous constations bien l’augmentation des situations dramatiques et de la précarité chez les étudiants, chez les travailleurs pauvres, et chez les retraités, au sujet desquels nous alertons depuis des années », observe Thierry Robert, directeur général du Secours populaire. « De plus en plus de personnes nous confient qu’elles n’ont plus de quoi soutenir leur famille à partir du 15 du mois. » Celui-ci remarque aussi une augmentation des situations dans lesquelles l’isolement empêche d’aller travailler, de chercher du travail, ou d’accéder aux services publics : « Nous sommes de plus en plus

souvent sollicités pour financer de l’essence. » Même constat à la Société de Saint-Vincent-de-Paul, chez Sylvie Rasile, présidente du Conseil départemental de l’Allier : « On voit bien, dans notre épicerie solidaire, que les gens rament de plus en plus », décrit celle qui rêve de créer dans sa région un réseau de volontaires au plus près du terrain, pour alerter sur la situation de tel ou tel habitant en détresse. Malheureusement, les moyens manquent, comme les bénévoles.

ÉCOUTE DE PROXIMITÉ

Où se situe le rôle des associations ? Peu d’entre elles ont pris position quant à la crise des Gilets jaunes, leur terrain n’étant pas celui de la politique. Elles ont en revanche un rôle primordial à jouer dans l’écoute du terrain, d’autant plus déterminant que l’impossible dialogue entre les deux France est l’un des détonateurs de la crise actuelle.

« Au Secours catholique, dès début décembre 2018, plusieurs de nos délégations nous ont fait part de leurs inquiétudes, notamment au moment des épisodes les plus violents,  explique Philippe Lefilleul chargé de mission au sein de l’ONG. Sur le fond, les sujets croisaient plusieurs des préoccupations que nous faisons régulièrement remonter auprès des pouvoirs publics, comme les taxes et la mobilité, mais aussi la question de l’énergie au sens large. » Avant même l’annonce du Grand Débat National, le siège de l’association décide de se mobiliser avec la tenue de débats en interne. En quinze jours, en pleine période des fêtes de fin d’année, le voilà lancé : les délégations sont informées, et des fiches d’animation sont mises à la disposition des différents responsables. La réponse est très forte, et le résultat est là : 153 débats ont été organisés, et 3 000 personnes se sont exprimées, donnant lieu à un compte rendu publié début mars et envoyé aux pouvoirs publics et aux élus locaux.

Crédit photo : Charles Plumey

Parmi les volontés de l’association, celle de donner la parole aux personnes les plus précaires, « très peu présentes dans le débat », relève Philippe Lefilleul. On y retrouve les grands thèmes des Gilets jaunes, mais aussi « les oubliés du grand débat », précise-t-il encore : emploi, salaires, lien social, régulation de la finance et logement. L’engouement manifesté à cette occasion n’est pas le moindre des enseignements de cette démarche, puisque « de nombreuses personnes ont envie de continuer ce principe du débat. C’est une forme d’expression que nous allons encourager, tout en prenant garde à ce que ce soit constructif et débouche sur du concret. » Cet enthousiasme révèle aussi le bien-fondé des associations, quand elles se montrent capables, par l’écoute, de rendre dignité et reconnaissance à ceux qui s’en sentent démunis.

CONVIVIALITÉ ET SOUTIEN

Sylvie Rasile, présidente de la SSVP de l’Allier, elle-même touchée par la précarité et l’isolement géographique, s’est rendue sur les ronds-points et a participé à l’une des premières manifestations, avant d’être « tiédie » par la violence de certains Gilets jaunes. « J’y suis allée en mon nom personnel, jamais en tant que responsable associative »,  précise-t-elle.

Sylvie raconte alors les liens qu’elle a vu naître sur le rond-point de La Palisse : « J’ai vu des personnes faire connaissance avec leurs voisins à qui ils n’avaient jamais parlé. D’autres m’ont témoigné qu’ils ne lâcheraient pas telle ou telle personne en grande difficulté financière, même si leur action devait prendre fin. » De quoi mettre du baume au cœur de la responsable vincentienne qui, ayant vécu de nombreuses années à l’étranger, se dit frappée par l’état de lassitude et de découragement qu’elle observe en France.

Cette solidarité et cette convivialité, que Sylvie a vu émerger dans les manifestations locales, ce sont les mêmes que celles que les associations comme la Société de Saint-Vincent-de-Paul s’efforcent d’entretenir partout en France. De simples goûters partagés, des cafés sourires (voir p.18-19), des fêtes des voisins, des visites à domicile régulières, voilà comment elles tissent et retissent dans l’ombre ce lien social distendu qui a poussé les Gilets jaunes dans la rue.
Elles redonnent du sens et de l’espoir en faisant naître la fraternité localement.

Fidèles au poste

À la Société de Saint-Vincent-de-Paul, nourrie par l’exemple de Frédéric Ozanam et par son invitation à la « charité deproximité », c’est surtout au plus près du terrain, dans chacune des Conférences

Cette convivialité
sur les ronds-points,
c’est la même que celle que les associations s’efforcent d’entretenir 

que des initiatives supplémentaires ont fleuri ces derniers mois, pour organiser une consultation, répondre à la soif de lien social ou encore au désir de reconnaissance des personnes les plus précaires (voir p. 18-19). Mais là encore, la plupart des concepts existaient déjà, et offraient avant même qu’elle n’éclate au grand jour une réponse à la désespérance qui est la marque de ce mouvement social (voir ci-contre). Quand l’État semble ne plus savoir agir que par des mesures de court terme, sans engagement sur la durée, c’est là l’une des raisons d’être des associations : la fidélité dans l’action.

Sans le citer explicitement, c’est encore au souvenir d’Ozanam et de son engagement social que fait écho l’appel à un nouveau catholicisme social publié dans le magazine La Vie, le 9 janvier, par dix-neuf intellectuels catholiques : « Ce peuple de France veut vivre uni dans une communauté de destin, non comme une catégorie reléguée économiquement et culturellement, exclue du récit global du  » nouveau monde «  financiarisé, où l’idole-argent absorbe le politique », analysent-ils. Les chrétiens ont un rôle à jouer, estiment les signataires. Avec leurs Gilets bleus, les Vincentiens sont en bonne place pour continuer de porter l’espérance et s’engager aux côtés de leurs frères chrétiens et de tous les hommes de bonne volonté.

Chiffres clés

49 % C’est le nombre de Français qui soutiennent encore le mouvement
des Gilets jaunes. Si la mobilisation dans la rue s’est érodée au fil des semaines, en mars 2019, l’écho de la crise sociale profonde résonne toujours largement.

Source : Opinionway pour LCI

INTERVIEW 

Charles Vaugirard :
« Pour Ozanam, la vraie réponse est spirituelle »

Blogueur et fin connaisseur d’Ozanam, il a publié sur le site Cahiers Libres un article intitulé : Frédéric Ozanam et les Gilets jaunes (1). Il voit des analogies entre les crises sociales du 19e siècle et la crise actuelle. Pour lui, l’enseignement de ce précurseur de la pensée sociale catholique est toujours d’actualité.

Quels événements contemporains de Frédéric Ozanam vous font penser à la crise actuelle ?

La crise que traverse notre pays présente des traits communs avec celle de juin 1848. À cette époque, la République est installée, après le renversement du régime de Louis-Philippe en février. Un gouvernement provisoire a été nommé, et l’assemblée constituante a été élue en avril. C’est alors que l’Assemblée vote le 21 juin la suppression des ateliers nationaux, sorte d’emploi aidé pour fournir du travail aux chômeurs et leur permettre de toucher un salaire. Contestant cette décision, les chômeurs et ceux qui les soutiennent prennent les armes et montent des barricades, pendant une semaine. L’insurrection, fortement réprimée par la Garde Nationale, est d’une grande violence. Ce phénomène social est la conséquence de la transformation de la société depuis les années 1830 et la première Révolution industrielle, qui a produit un exode rural massif, l’apparition de la classe ouvrière et la montée en puissance de la bourgeoisie. Cette classe ouvrière est extrêmement pauvre, marquée par de nombreux accidents du travail, sans aucun code social ni jour de repos.

Comme Ozanam en son temps, les chrétiens ont à porter une parole prophétique

Quel parallèle faites-vous avec la crise des Gilets jaunes ?

Les conditions ne sont pas les mêmes mais on observe un déclassement de nombreux Français : le 20e siècle a vu apparaître de grandes mesures sociales, notamment sous l’impulsion des démocrates-chrétiens, héritiers d’Ozanam. Ce système social et les Trente Glorieuses avaient donné lieu à l’avènement d’une importante classe moyenne, une réussite française. Or celle-ci est menacée. Le bas de la classe moyenne a tendance à se précariser. Le chômage est devenu structurel depuis les années 70. Les bas salaires ont du mal à joindre les deux bouts. Un autre déclassement se situe au niveau géographique avec la métropolisation. D’un côté, de grandes villes très riches connectées à la mondialisation et de l’autre, la France périphérique, comme la décrit le géographe Christophe Guilluy : les zones rurales et périurbaines, déconnectées de la mondialisation, manquant d’équipements et au fort taux de chômage. C’est la France des Gilets jaunes, qui n’ont pas le profil des bénéficiaires des minima sociaux, mais qui font partie de cette petite classe moyenne déclassée. Le dernier parallèle à faire entre ces crises est celui de la violence qui a accompagné les mouvements de révolte.

La crise des Gilets jaunes n’est-elle pas aussi le symptôme d’un malaise plus profond que les revendications sociales ?

Bien sûr. Si le lien social est remplacé par la consommation, un vide s’installe. Sur les ronds-points, beaucoup ont trouvé quelque chose qu’ils n’avaient pas dans leur propre vie : une aventure collective. La grande réponse à la crise des Gilets jaunes passe par la reconstruction du lien social. La Société de Saint-Vincent-de-Paul a elle-même alerté et engagé des actions depuis longtemps sur la solitude. À son époque, Ozanam renvoyait dos à dos socialisme et libéralisme, disant que c’était tous les deux des matérialismes. Or la vraie réponse est spirituelle. Comme il aimait à le dire, « Liberté, Égalité et Fraternité sont l’avènement temporel de l’Évangile. »

Comment les réponses apportées par Ozanam peuvent-elles inspirer les chrétiens d’aujourd’hui ?

Frédéric Ozanam n’a pas hésité à s’engager sur le plan politique, en se portant candidat aux élections législatives. Sur le terrain, il a lutté contre les causes de la crise, en lançant notamment avec la SSVP des cours du soir pour les ouvriers. Convaincu que certains patrons laissaient volontairement prospérer la misère pour éviter la concurrence, il voulait leur offrir la possibilité de se former. L’action d’Ozanam nous apprend aussi l’importance de l’enquête, domaine dans lequel il a été précurseur, avec la SSVP. Aujourd’hui, je crois qu’il est bon d’aller rencontrer les Gilets jaunes et de recueillir leur parole. Ensuite, les chrétiens ont à interpeller leurs contemporains de manière prophétique, comme l’a fait Ozanam après la crise de juin 1848 en écrivant un appel intitulé Lettre aux gens de bien, dans laquelle il décrit avec beaucoup de réalisme des situations de misère insoutenables dont il a été témoin. C’est la même démarche que celle de l’Abbé Pierre, dont l’appel de l’hiver 54 commençait par « une femme vient de mourir gelée » et donna lieu à un immense élan de charité. Cette parole ne peut avoir de légitimité que lorsqu’elle se fonde sur une connaissance du terrain.

ET À LA SSVP ? 

Yoen Qian-Laurent :
« La SSVP porte en son ADN le souci de plus de justice sociale »

Vincentien dans le centre de Paris, Yoen Qian-Laurent est également membre du Conseil d’administration de la Société de Saint-Vincent-de-Paul France.

Quels événements contemporains de Frédéric Ozanam vous font penser à la crise actuelle ?

Dans quelle mesure la Société de Saint-Vincent-de-Paul se sent-elle concernée par la crise des Gilets jaunes ?

La vocation de la SSVP est de rejoindre toutes les personnes qui souffrent d’exclusion ou de solitude. Or cette crise exprime la souffrance d’un grand nombre de nos compatriotes, leur exclusion d’une certaine définition du bonheur et de la réussite sociale. Le monde rural est marqué par une forte précarisation et un isolement grandissant, exclu du réseau des grandes métropoles. Cette solitude, qui n’est pas physique – elle peut toucher des personnes qui ne vivent pas seules – demande pourtant tout autant de présence et d’attention de notre part.

De quel ordre peut être la réponse apportée par votre association à cette crise ?

On observe un ordonnancement et une définition du monde qui posent problème au-delà de ceux qui se sont mobilisés. Notamment le fait que le pouvoir appartienne à un petit groupe de minorités de plus en plus riches, ou celui de percevoir l’action politique comme étant au service d’intérêts de classe. Il me semble que la SSVP, qui a un fonctionnement extrêmement horizontal et, en ce sens, démocratique, peut constituer autant de petites bulles d’espaces de partage, et apporter des réponses locales aux besoins exprimés.


Les Vincentiens ont-ils un témoignage à faire valoir ?

La SSVP porte en son ADN, dès ses origines, le souci de construire ensemble un parcours vers plus de justice sociale. Or on observe parmi les catholiques une tentation de vivre en communauté repliée sur elle-même, et de se refuser à toute existence politique, comme le recommande par exemple le livre
The Benedict Option, qui a eu un certain succès aux États-Unis. Plutôt que de céder au communautarisme ce qui serait un contresens total sur le sens-même du mot catholique, cette crise doit servir d’occasion, de sursaut pour que les catholiques renouent avec les Français. Les Vincentiens, extrêmement engagés sur le terrain, sont eux-mêmes d’une grande diversité. Ils peuvent être une tête de pont pour les chrétiens, pourquoi pas en faisant appel à leurs frères et sœurs quand ils les croisent à la sortie de la messe ? 

SUITE DU DOSSIER "ÊTRE GILET BLEU ET PORTER L'ESPÉRANCE "

Pour Ozanam, la vraie réponse est spirituelle 

Pour Ozanam, la vraie réponse est spirituelle 

Charles Vaugirard « Pour Ozanam, la vraie réponse est spirituelle »Blogueur et fin connaisseur d'Ozanam, il a publié sur le site Cahiers Libres un article intitulé : Frédéric Ozanam et les Gilets jaunes (1). Il voit des analogies entre les crises sociales du 19e...

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