190 ans au service des plus fragiles
Lancée en 1833 par Frédéric Ozanam et ses amis, sans internet ni smartphone, la Société de Saint-Vincent-de-Paul est aujourd’hui un réseau (social) mondial de charité. Elle rayonne dans plus de 150 pays du monde, grâce à l’action des bénévoles qui poursuivent l’œuvre du fondateur avec conviction et inventivité.

L’objectif reste inchangé depuis les origines, en 1833, mais très vite les actions se diversifient auprès des prisonniers, des soldats, des malades ou encore des orphelins. Outre la distribution de bons de pain, de bois ou d’épicerie, des patronages* sont créés. Il s’agit de lieux d’accueil, de divertissement et de soin à la jeunesse désœuvrée que des laïcs vont catéchiser, ce qui est impossible aux prêtres dans la France politiquement tendue et anticléricale de l’après Révolution de 1830. C’est ainsi que le confrère Paulin Enfert (dont la cause de béatification est en cours) ouvre en 1891 à Paris une immense soupe populaire, La Mie de pain, qui existe toujours aujourd’hui.
Le « couteau suisse » du secteur caritatif
De nos jours, la SSVP peut être qualifiée de « couteau suisse » du secteur caritatif. Elle répond par une grande diversité d’initiatives aux différentes facettes de la pauvreté. Selon l’Insee, une personne peut être qualifiée en situation de pauvreté absolue lorsqu’elle est confrontée à cinq (ou plus) difficultés sur une liste de treize privations pour raisons financières (dont : avoir des dettes, l’impossibilité de se chauffer, se meubler, s’acheter des vêtements, ou encore ne pas disposer d’une connexion privée à internet ou pouvoir partir en vacances).
Service social, pensée sociale, politique sociale
Frédéric Ozanam fait partie d’un courant de pensée précurseur du catholicisme social. « Beaucoup d’économistes chrétiens se sont demandé, dès le début de la révolution industrielle, pourquoi le pays s’enrichissait et en même temps, ceux qui participaient à sa transformation voyaient leurs conditions de vie se dégrader », explique Matthieu Brejon de Lavergnée, professeur d’histoire contemporaine. Selon Didier Decaudin, animateur de la commission spirituelle et 2e vice-président national de l’association, « Ozanam a très rapidement réfléchi à la façon de légiférer pour réparer ou éviter ces injustices, à travers la retraite, l’accès à la propriété, la prise en compte de la pénibilité du travail… des sujets extrêmement actuels ».
Rencontrer les plus précaires permet un déplacement de soi. C’est ce que défendent aujourd’hui les promoteurs du « service learning » dans l’enseignement supérieur : un apprentissage réciproque découlant d’un service prodigué par un jeune à autrui. Cette approche résonne avec la pensée d’Ozanam qui écrit, le 7 février 1838 : « Il me semble quelquefois que la SSVP, ainsi placée aux portes des écoles, c’est-à-dire aux sources de la génération nouvelle (…), pourrait donner quelque impulsion heureuse à notre pauvre société française et par la France, au monde entier. »
Apprendre de l’autre par la rencontre, jusqu’à se bousculer soi-même, chaque bénévole le vit aujourd’hui auprès des personnes accompagnées. C’était déjà le cas aux origines, comme l’illustre l’histoire d’Armand de Melun. Cet aristocrate « réactionnaire » selon Matthieu Brejon de Lavergnée, refusant de servir le nouveau régime, fuit le désœuvrement en rendant visite aux pauvres, d’abord auprès de sœur Rosalie Rendu, avant de devenir vincentien. Auprès des ouvriers, il développe sa pensée sociale. Élu député en 1848 sous la Seconde République, il étonne la gauche en étant l’un des premiers à proposer une loi sur les logements insalubres.
Depuis le XIXe siècle, les Vincentiens sont fortement liés à l’Église. Ainsi, pour Ozanam, ses confrères devaient être de fervents catholiques. Aujourd’hui, l’association accueille plus largement, chacun pouvant s’engager et cheminer selon son souhait (les responsabilités doivent en revanche être assurées par des personnes catholiques). Dans la société française contemporaine, plus sécularisée, et alors que certaines associations d’origine chrétienne sont moins reliées à l’Église, « il y a ceux qui pensent que le spirituel est le fondement de l’action charitable et ceux qui se disent que toutes les bonnes volontés peuvent être accueillies », explique Matthieu Brejon de Lavergnée. Il estime que la SSVP « affiche une vraie originalité d’avoir, malgré cette tension, réussi à maintenir son exigence spirituelle jusqu’à ce jour ». Pierre-Louis Maître, 23 ans, président de la Conférence jeunes d’Angers (Maine-et-Loire) et membre de la commission jeunes, abonde : « Je trouve que le volet spirituel est vraiment important. Dieu nous envoie en mission, nous sommes ses instruments, et notre fil conducteur, c’est la charité. »
Une spiritualité discrète
Auprès des personnes aidées, l’évangélisation peut se faire par l’exemple : « Les membres adoptent ce que j’appelle « une mystique active » : à travers l’action sociale ou le service, ils témoignent d’une forte spiritualité, mais sans l’expliciter en permanence. C’est peut-être ça aussi, la caractéristique de la SSVP, décrypte Matthieu Brejon de Lavergnée : une spiritualité assez discrète, pas tapageuse. Emmanuel Bailly parlait du « Dieu lent ». Il disait qu’on ne prêche pas l’Évangile à un ventre creux. On vient d’abord répondre aux besoins concrets, et éventuellement, au cours des conversations, si ça se présente, on peut rentrer dans une démarche plus spirituelle. »

L’objectif reste inchangé depuis les origines, en 1833, mais très vite les actions se diversifient auprès des prisonniers, des soldats, des malades ou encore des orphelins. Outre la distribution de bons de pain, de bois ou d’épicerie, des patronages* sont créés. Il s’agit de lieux d’accueil, de divertissement et de soin à la jeunesse désœuvrée que des laïcs vont catéchiser, ce qui est impossible aux prêtres dans la France politiquement tendue et anticléricale de l’après Révolution de 1830. C’est ainsi que le confrère Paulin Enfert (dont la cause de béatification est en cours) ouvre en 1891 à Paris une immense soupe populaire, La Mie de pain, qui existe toujours aujourd’hui.
Le « couteau suisse » du secteur caritatif
De nos jours, la SSVP peut être qualifiée de « couteau suisse » du secteur caritatif. Elle répond par une grande diversité d’initiatives aux différentes facettes de la pauvreté. Selon l’Insee, une personne peut être qualifiée en situation de pauvreté absolue lorsqu’elle est confrontée à cinq (ou plus) difficultés sur une liste de treize privations pour raisons financières (dont : avoir des dettes, l’impossibilité de se chauffer, se meubler, s’acheter des vêtements, ou encore ne pas disposer d’une connexion privée à internet ou pouvoir partir en vacances).
Pour chacune de ces privations la SSVP a une réponse : distributions alimentaires, vestiaires, logements d’urgence, événements conviviaux, séjours de vacances, dons de véhicules… (lire le dossier du n° 251) L’imagination des bénévoles est extrêmement fertile pour soulager le quotidien des plus vulnérables. Chacun est encouragé à prendre des initiatives grâce au modèle de gouvernance basé sur le principe de subsidiarité (lire l’entretien page 15). Un modèle qui promeut la rencontre de l’autre, sans a priori, pour un enrichissement mutuel.
Service social, pensée sociale, politique sociale
Frédéric Ozanam fait partie d’un courant de pensée précurseur du catholicisme social. « Beaucoup d’économistes chrétiens se sont demandé, dès le début de la révolution industrielle, pourquoi le pays s’enrichissait et en même temps, ceux qui participaient à sa transformation voyaient leurs conditions de vie se dégrader », explique Matthieu Brejon de Lavergnée, professeur d’histoire contemporaine. Selon Didier Decaudin, animateur de la commission spirituelle et 2e vice-président national de l’association, « Ozanam a très rapidement réfléchi à la façon de légiférer pour réparer ou éviter ces injustices, à travers la retraite, l’accès à la propriété, la prise en compte de la pénibilité du travail… des sujets extrêmement actuels ».
Rencontrer les plus précaires permet un déplacement de soi. C’est ce que défendent aujourd’hui les promoteurs du « service learning » dans l’enseignement supérieur : un apprentissage réciproque découlant d’un service prodigué par un jeune à autrui. Cette approche résonne avec la pensée d’Ozanam qui écrit, le 7 février 1838 : « Il me semble quelquefois que la SSVP, ainsi placée aux portes des écoles, c’est-à-dire aux sources de la génération nouvelle (…), pourrait donner quelque impulsion heureuse à notre pauvre société française et par la France, au monde entier. »
Apprendre de l’autre par la rencontre, jusqu’à se bousculer soi-même, chaque bénévole le vit aujourd’hui auprès des personnes accompagnées. C’était déjà le cas aux origines, comme l’illustre l’histoire d’Armand de Melun. Cet aristocrate « réactionnaire » selon Matthieu Brejon de Lavergnée, refusant de servir le nouveau régime, fuit le désœuvrement en rendant visite aux pauvres, d’abord auprès de sœur Rosalie Rendu, avant de devenir vincentien. Auprès des ouvriers, il développe sa pensée sociale. Élu député en 1848 sous la Seconde République, il étonne la gauche en étant l’un des premiers à proposer une loi sur les logements insalubres.
Une spiritualité vincentienne
Depuis le XIXe siècle, les Vincentiens sont fortement liés à l’Église. Ainsi, pour Ozanam, ses confrères devaient être de fervents catholiques. Aujourd’hui, l’association accueille plus largement, chacun pouvant s’engager et cheminer selon son souhait (les responsabilités doivent en revanche être assurées par des personnes catholiques). Dans la société française contemporaine, plus sécularisée, et alors que certaines associations d’origine chrétienne sont moins reliées à l’Église, « il y a ceux qui pensent que le spirituel est le fondement de l’action charitable et ceux qui se disent que toutes les bonnes volontés peuvent être accueillies », explique Matthieu Brejon de Lavergnée. Il estime que la SSVP « affiche une vraie originalité d’avoir, malgré cette tension, réussi à maintenir son exigence spirituelle jusqu’à ce jour ». Pierre-Louis Maître, 23 ans, président de la Conférence jeunes d’Angers (Maine-et-Loire) et membre de la commission jeunes, abonde : « Je trouve que le volet spirituel est vraiment important. Dieu nous envoie en mission, nous sommes ses instruments, et notre fil conducteur, c’est la charité. »
Une spiritualité discrète
Auprès des personnes aidées, l’évangélisation peut se faire par l’exemple : « Les membres adoptent ce que j’appelle « une mystique active » : à travers l’action sociale ou le service, ils témoignent d’une forte spiritualité, mais sans l’expliciter en permanence. C’est peut-être ça aussi, la caractéristique de la SSVP, décrypte Matthieu Brejon de Lavergnée : une spiritualité assez discrète, pas tapageuse. Emmanuel Bailly parlait du « Dieu lent ». Il disait qu’on ne prêche pas l’Évangile à un ventre creux. On vient d’abord répondre aux besoins concrets, et éventuellement, au cours des conversations, si ça se présente, on peut rentrer dans une démarche plus spirituelle. »
Chiffres clés
811 conférences
ou équipes de bénévoles, en France.
Source : SSVP 2023
L’imagination des bénévoles est fertile pour soulager le quotidien des plus vulnérables .

© SSVP – Meghann Marsotto

La subsidiarité : déléguer pour plus d’efficacité
Pierre-Yves Gomez est enseignant-chercheur à emlyon business school. Expert en matière de gouvernance organisationnelle, il s’intéresse de près à la subsidiarité.
Qu’est-ce que la subsidiarité ?
C’est la détention de la capacité de décision au niveau le plus proche de son effet. La personne (ou l’instance) qui prend une décision est légitime parce qu’elle sait pouvoir obtenir un niveau maximum d’efficacité. Ce niveau-là ne pouvant pas prendre toutes les décisions concernant son action, il délègue à une autre instance, dite supérieure, une partie de son pouvoir. Donc la subsidiarité, c’est une délégation du bas vers le haut pour la plus grande efficacité possible.
La subsidiarité ne se comprend pleinement qu’en regard de la notion de bien commun. L’échelon décisionnaire accepte de perdre du pouvoir car il pense que c’est mieux, pour le bien commun, de le confier à quelqu’un d’autre. Par exemple, un commercial a tous les pouvoirs de négocier avec son client, il le connaît, a identifié ses besoins, mais il délègue à son responsable commercial qui, voyant différents commerciaux, peut lui apporter une aide. Et ce responsable commercial peut lui-même déléguer une partie de son pouvoir d’agir à un directeur marketing, parce qu’il a une vision encore plus large, notamment de l’ensemble d’un marché.
En quoi ce mode d’organisation est-il moderne ?
Ce mode d’organisation fait son retour car il répond à une demande croissante des acteurs de gagner en autonomie, de monter en compétence et d’avoir la possibilité de prendre des décisions. Aujourd’hui, le savoir est très diffusé et la vision d’antan des niveaux dits « inférieurs » n’est plus adaptée à notre société de l’information.

Ce mode d’organisation permet une action locale et chirurgicale. Celle-ci ne peut être menée que si le pouvoir d’agir est au plus près de l’action. Par ses résultats, par son charisme, la Société de Saint-Vincent-de-Paul a certes acquis un rayonnement international, mais elle a commencé localement, et, à mon sens, elle ne doit pas perdre de vue que son action est d’abord de courte portée.
SUITE DU DOSSIER "190 ans au service des plus fragiles"
La Famille vincentienne, une histoire de transmission
L’engagement au sein de la Société de Saint-Vincent-de-Paul marque l’entrée dans une véritable famille. Rencontre avec deux Vincentiens en responsabilité à Saint-Étienne : Aurélie Chatagnon et Michel Zanoguera (Conseil départemental 42 SE)
Les Vincentiennes poursuivent l’œuvre d’Ozanam
LE DOSSIER Les Vincentiennes poursuivent l’œuvre d'Ozanam Depuis la fondation de l’association, et à tous les niveaux, les femmes participent activement à la préservation et la poursuite de l'œuvre de Frédéric Ozanam. Les héritières...