Mgr Delannoy :
« Il faut toujours que la raison
et le cœur se combinent »
Évêque de Saint-Denis et président du Conseil pour la solidarité et la diaconie de la Conférence des évêques de France, Mgr Pascal Delannoy nous invite à une conversion spirituelle préalable à toute action de charité.


Crédit photo : © Guillaume Poli-CIRIC
Votre diocèse a été particulièrement touché par la pandémie, comment avez-vous vécu cette période ?
Cette crise nous a privés de rencontres, or celles-ci sont essentielles dans la vie de l’Église, donc il a fallu trouver d’autres formes de relations pour maintenir le lien et la communion entre tous. Concernant la solidarité, il fallait respecter les mesures de précaution sanitaire et il faut bien reconnaître que nous n’étions pas préparés à cela. En revanche, la crise a permis à des plus jeunes de se mettre en route et d’inventer d’autres formes d’aides. Il y a eu cette invitation à avoir un regard plus positif sur les personnes qui nous entourent. Enfin, cette période a révélé des situations de souffrance : des personnes isolées qui ont échappé à tout maillage social, des personnes qui ont perdu un proche et qui n’ont pas pu l’accompagner dans ses derniers moments ou célébrer les funérailles, des familles confinées dans des espaces assez restreints exacerbant les tensions et les violences.Vous dites que vous avez été pris au dépourvu, justement, quelles erreurs peut-on faire lorsque l’on agit dans l’urgence ?
Dans l’aide d’urgence, il faut toujours que la raison et le cœur se combinent ! En répondant à ces besoins urgents, il faut évidemment veiller à ne pas apporter la maladie.
Mais il faut aussi accompagner les bénévoles afin qu’ils aient quelques repères dans la manière d’entrer en relation, de porter un colis ou de proposer une aide. Sinon, nous pouvons très vite blesser les gens. Il ne faut jamais oublier que c’est humiliant de solliciter une aide, surtout pour les « nouveaux pauvres » : ceux qui ont été mis en impasse financière à l’occasion de cette crise. Il faut donc être très respectueux de la personne dans la démarche. Saint Vincent de Paul nous invite à les rencontrer avec beaucoup d’humilité, et à être reconnaissants qu’ils acceptent ce que nous leur offrons au nom de la charité et d’une justice sociale. Même si nous agissons dans l’urgence, il faut donc une phase de préparation. À présent, nous entrons dans une phase de recul : il va falloir travailler à moyen et long termes à une société qui prend en compte chacun.
Pour travailler à cette société de demain, faut-il se mettre à l’écoute des exclus ?
Le danger serait de construire un monde en dehors de ces personnes si on ne les écoutait pas. À ce moment-là, nous ferions ce que nous pensons bien pour elles, et l’on se mettrait à penser à leur place… Il est très important d’écouter les personnes pour construire et faire avec elles. Personne n’est trop pauvre pour n’avoir rien à donner et toute personne peut participer à la réflexion. Il ne faut jamais infantiliser la personne pauvre. La situation de détresse n’empêche pas d’apporter des éléments très importants pour préparer la société de demain.Vous dites : « Pour les chrétiens, la charité n’est pas optionnelle ! Elle est (ou devrait être…) le cœur de leur vie. » Quels sont les défis qui attendent les chrétiens, justement ?
Pour moi, le premier défi est celui de toujours entrer dans une démarche de conversion spirituelle.
Quand nous allons à la rencontre d’une personne en détresse, la tentation peut être celle de penser que nous avons une solution, de se situer dans un rapport hiérarchique ou condescendant. C’est la fameuse tentation du savoir, de l’avoir ou du pouvoir, finalement les mêmes que celles du Christ au désert. Si nous ne nous purifions pas de ces tentations, même avec la meilleure générosité, nous restons dans un rapport hiérarchique au lieu d’entrer dans un rapport de fraternité. Je vais rencontrer un frère auquel je peux donner, mais ce frère peut me donner aussi quelque chose. C’est seulement au prix de cette conversion que nous commencerons à reconnaître le visage du Christ dans le plus pauvre, en conformité à l’évangile de Matthieu : « j’avais faim, et vous m’avez donné à manger… » Ce travail en chacun de nous est un grand défi à relever. Il nous faut par ailleurs, avoir le souci de donner la parole au plus pauvre. Également nous interroger : comment nous, chrétiens, restons-nous attentifs aux grandes situations de pauvreté qui existent à travers le monde, en étant conscients que c’est tous ensemble qu’il faut s’en sortir ? Enfin, nous avons ce défi de l’espérance : comment partageons-nous cette espérance qui n’est pas limitée à cette terre et qui nous ouvre les chemins ?
PLUS D’INFOS
Plus d’infos : Qu’est-ce que la diaconie ? https://eglise.catholique.fr/actualites/dossiers/dossiers-2013/diaconia-2013/369990-origine-du-projet-diaconia-2013/
ET À LA SSVP ?
« Ma relation au Christ
m’a poussé vers l’action »
Didier Decaudin, Vincentien de la Conférence Saint-Étienne-du-Mont à Paris, témoigne de l’importance de nourrir sa foi et sa réflexion pour vivre sa relation au pauvre de manière authentique et profonde.
« À la SSVP ou dans ma paroisse, je rencontre souvent des personnes très impliquées dans leurs activités pastorales, mais qui pourtant ne souhaitent pas réfléchir sur le sens qu’il convient de donner à leurs actions ; cela me fait un peu souffrir. En effet, il me semble que l’on peut vivre les engagements vécus de deux manières parfaitement complémentaires et nécessaires. La première manière est temporelle : répondre à un besoin matériel ou pratique qui se manifeste autour de moi. Cependant, si cette action est vécue sans jamais se poser ni intérioriser ce qui est vécu, une telle action risque de devenir exclusive et performante, voire performatrice. Il y aurait alors danger à se regarder et contempler sa propre action. L’autre manière est spirituelle : parce que j’aime le Christ, je veux vivre comme Lui, être dans le don et au service de l’autre. Je veux établir une relation particulière de communion avec la personne aidée. Il nous faut pareillement méditer en quoi le fait d’aider une personne démunie me met en relation à Dieu. Sinon, nous risquons de manquer le double enjeu de notre vie pastorale et chrétienne : d’une part, à travers le pauvre, nous pouvons voir et rencontrer le Christ ; d’autre part, à travers ma personne et mon engagement, le pauvre voit et rencontre le Christ. Quelle communion phénoménale ! Parce qu’il est important de cheminer ensemble spirituellement entre Vincentiens et personnes accompagnées, nous préparons un pèlerinage en Terre Sainte (qui devait avoir lieu cet été mais a été reporté à l’an prochain). Nous serons une cinquantaine à partir, une dizaine de jours à Jérusalem et en Israël, avec deux tiers de personnes en situation de précarité et un tiers de bénévoles. Nous aurons la chance d’être accompagnés par le conseiller spirituel national de la SSVP, le père Jean-François Desclaux.»

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SUITE DU DOSSIER "LE DOSSIER COMMENT MIEUX VIVRE DANS LE MONDE D'APRÈS "
Agir en situation de crise
Comment affronter la misère en tant que Vincentien ? Particulièrement en cette période de crise, nous avons besoin du silence et de l’écoute pour discerner avant d’agir.
Comment mieux vivre dans le monde d’après ?
Les événements que nous traversons ont révélé notre grande vulnérabilité. Si elle a permis un formidable élan de générosité, cette crise sanitaire laissera place à une crise économique et une deuxième vague, qui sera celle du chômage et d’une plus grande précarité. Dès lors, comment affronter cette misère en tant que chrétiens ?