« Il ne faudrait pas que ce climat hésitant paralyse notre générosité »

Mgr Éric de Moulins-Beaufort est archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France. Il invite les chrétiens à surmonter « l’atonie ambiante » et à être inventifs pour porter la charité du Christ à ceux qui en ont le plus besoin malgré les contraintes de la crise sanitaire.

LE DOSSIER 

Crédit photo : Diocèse de Reims

Quel est votre regard sur cette période de crise sanitaire
qui se prolonge ?

Nous avions sans doute naïvement espéré que les choses rentreraient dans l’ordre après l’été. Or ce n’est pas le cas. On sent les autorités assez inquiètes. Concentrés sur les précautions à prendre, les masques, les interdictions de rassemblements, nous avons du mal à traiter d’autres affaires que celles de la crise. Il ne faudrait pas que ce climat fatigué, mou, hésitant, paralyse notre imagination, notre créativité, notre action ou notre générosité. Il faut que nous trouvions d’autres modes de rencontre, non seulement entre amis, mais aussi auprès de ceux qui en ont le plus besoin.

La crise sanitaire a fragilisé beaucoup de monde. Y a-t-il selon vous, des points d’attention à avoir ?

Je pense aux jeunes qui ont décroché scolairement. D’abord les enfants scolarisés : il y a eu un élan important en vue du rattrapage au moment du déconfinement, mais il est sans doute important de voir comment ils raccrochent sur le long terme. Et aussi les lycéens, les étudiants, ceux qui ne trouvent pas de stage, pourtant nécessaire à leur parcours.Avons-nous les structures nécessaires pour accompagner tous ces jeunes ? Je pense aussi à tous ces gens qui travaillaient au noir, ou dans des métiers pas tout à fait identifiés, mais qui arrivaient plus ou moins à faire vivre leur famille et qui ne le peuvent plus. 

Quel lien garder avec ces personnes, comment les accompagner ? Et ces personnes âgées qui n’ont pas de famille, et qui étaient visitées avant la crise par des aumôniers ou des bénévoles. Est-ce qu’on leur permet aujourd’hui de recevoir la visite de personnes qui ne soient pas de la famille stricte ? À nous de faire preuve d’imagination et de surmonter cette atonie ambiante pour réfléchir à des moyens de leur porter la charité du Christ.

Les chrétiens ont-ils un rôle spécifique à jouer dans
ce contexte ?

La foi chrétienne nous assure que nous avons à être vivants et non pas seulement à survivre. Nous pouvons nous appuyer sur saint Jean, qui distingue le Bios et le Zoé, à savoir la vie biologique et la vie que porte chacun de nous, et qui nous fait aimer, partager, admirer, rencontrer… Or Jésus n’est pas venu pour nous faire vivre éternellement de la vie biologique, mais nous faire vivre dès ici-bas de cette vie par laquelle nous aimons, nous nous émerveillons et nous entrons en relation les uns avec les autres. Bien sûr, elle passe par la vie biologique, mais elle ne s’y arrête pas. Cela devrait nous stimuler pour trouver les bons gestes. En tant que chrétiens, nous n’agissons pas seulement au nom de nos vertus mais au nom du Christ qui nous envoie. Celui-ci nous rappelle qu’il nous revient de nous occuper des autres. Ce n’est pas un supplément, et nous avons tous à recevoir d’autrui.

Dans la lettre que vous avez adressée à Emmanuel Macron (voir « Plus d’infos), vous invitez à une réflexion sur l’hospitalité.

Oui, les gens sont restés confinés chez eux et ont découvert leurs voisins, que, le plus souvent, les conditions de vie modernes ne permettent pas de connaître. On peut habiter côte-à-côte et ne jamais se voir. 

Cela vaut la peine de découvrir que, à proximité de chez soi, il y a de belles choses à voir, des personnes à rencontrer, de la misère à soulager… J’espère qu’on arrivera à garder un peu de ce que l’on aura découvert pendant le confinement. En même temps, il est bon de garder son cœur ouvert à l’ensemble du monde. Être hospitalier aux autres, c’est être ouvert même à ceux qui ne me sont pas sympathiques. Cela nécessite de ne pas être barricadé en soi, mais d’être suffisamment habité, en paix avec soi-même pour pouvoir accueillir l’autre.

Quelle lecture spirituelle faites-vous de cette épidémie ?

Dans l’Ancien Testament, les épidémies sont toujours un avertissement pour nous dire qu’il est temps de changer. Je ne crois pas que Dieu nous ait envoyé le coronavirus, mais il me semble qu’on peut y lire une invitation à changer quelque chose dans notre rapport au monde. Or, on nous a beaucoup parlé du « monde d’après », et j’observe surtout aujourd’hui qu’on essaye désespérément de faire redémarrer le monde d’avant. Sans doute sommes-nous appelés à mieux réfléchir au sens de notre consommation ou de nos voyages au bout du monde. Cette crise nous appelle aussi à plus de charité, une charité « inventive ».

PLUS D’INFOS

Le matin, sème ton grain, Mgr Éric de Moulins-Beaufort (Bayard Éditions, Mame, les éditions du Cerf, 2020), en réponse à l’invitation faite par Emmanuel Macron aux responsables de culte de contribuer à une réflexion nationale sur l’avenir après la crise sanitaire.

ET À LA SSVP ? 

Une permanence
d’écoute

En lien avec quatre acteurs locaux, la SSVP de Montélimar a monté de toutes pièces un service d’écoute et de courses pendant le confinement.

Quand le premier confinement a commencé, Cécile Prothon, présidente de la Conférence Saint-François d’Assise à Montélimar (26), a vite pris la mesure de l’isolement dans lequel se retrouvaient certaines personnes parmi les plus fragiles. La jeune femme décide de lancer un réseau de courses et d’écoute, et prend les choses en main, contactant la mairie et rassemblant un réseau de bénévoles en partenariat avec la paroisse, le Secours Catholique, la pastorale de la santé du diocèse et la Fraternité Lataste.

En partenariat avec la mairie

Rapidement, les choses s’organisent. La mairie ayant lancé l’équivalent en semaine, le réseau créé autour de la Conférence prend le relais le week-end. La générosité est au rendez-vous : des bénévoles se relaient pour assurer une permanence au téléphone, d’autres se rendent disponibles pour écouter ceux qui en ont besoin, tandis que certains apportent les courses demandées. « Au total, quarante volontaires ont ainsi pu soutenir une cinquantaine de bénéficiaires, chez eux ou au sein d’EHPAD que nous avions pu contacter » explique Cécile Prothon. Des personnes âgées ou en précarité, pour la plupart fortement déstabilisées par le confinement, comme ce couple qui a appelé pour un besoin urgent de thermomètre : « Ils avaient surtout besoin de confier leurs angoisses à quelqu’un », analyse-t-elle, témoin de l’efficacité d’une telle permanence : « une fois que les personnes avaient pu vider leur sac, elles étaient ouvertes à un peu plus d’espérance ».

L’élan se poursuit

Depuis, la Conférence reste en lien avec les différentes personnes aidées et l’élan demeure : « On ne va pas garder tout ça pour nous ». De son côté, elle en est convaincue, en ces temps incertains les chrétiens ont plus que jamais à porter le Christ à leurs contemporains en manque d’espérance : « C’est parce qu’ils l’avaient rencontré que saint Vincent de Paul et Frédéric Ozanam ont agi, eux aussi, en des temps troublés ».

Crédit photo : DR

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