Les jeunes et la précarité : Un défi à relever
Ils ont la vie devant eux et pourtant… Une partie de la jeune génération ne croit plus en l’avenir. Frappée de plein fouet par les crises et mutations de notre société, cette jeunesse-là, éperdue, connaît un phénomène de précarité particulièrement préoccupant…
Ils ont entre 20 et 30 ans et souffrent du « brown-out », cette nouvelle pathologie que le Dr François Baumann* décrit comme une désespérance ressentie dans le monde professionnel, faute de ne pouvoir satisfaire leurs attentes. Un jeune sur deux se dit pessimiste face à l’avenir. Confrontée aux multiples crises, cette génération a du mal à se projeter et semble être la première victime de la conjoncture. Elle est loin la norme d’emploi que constituaient les CDI à temps complet dans une seule entreprise jusqu’à l’âge de la retraite.Les jeunes « sont une véritable variable d’ajustement au travers des CDD et de l’intérim. 17 % étaient touchés par l’emploi précaire dans les années 1980, près de 60 % d’entre eux le sont aujourd’hui. C’est un véritable bizutage social. » déplore Antoine Dulin, vice-président du Conseil économique, social et environnemental.Parmi les actifs, un jeune sur cinq vit sous le seuil de
PRÉCARITÉS MULTIPLES
Si la cause est le plus souvent d’ordre professionnel, rappelons que la précarité se définit par « l’absence d’une ou plusieurs des sécurités » selon le père Wrezinski dans son rapport au Conseil économique et social. Dans le domaine de la santé, les jeunes renoncent plus aux soins que les autres catégories de population, principalement pour des raisons financières, et de plus en plus sont confrontés à ce dilemme : choisir entre manger ou se soigner. 13 000 étudiants parisiens sautent quatre à six repas par semaine, faute de pouvoir les payer. La précarité culturelle, largement influencée par les valeurs consuméristes et hédonistes véhiculées par les médias impacte nos jeunes. Enfin, la précarité se définit aussi en matière de logement puisque ce dernier point est conditionné à l’obtention de contrats de travail réguliers ou à durée indéterminée.
Les jeunes sont une véritable variable d’ajustement au travers des CDD et de l’intérim. C’est un véritable bizutage social.
DISPARITÉS DES PROFILS
« Parmi les 18-24 ans, on trouve aussi bien des étudiants que des jeunes qui travaillent depuis leurs 20 ans, leurs âges et leurs situations scolaires sont donc très différents. » affirme Nina Schmidt, directrice d’études à l’Observatoire des inégalités. Pour autant, la précarité étudiante est une réalité. Un sur deux travaille pour financer ses études ou s’assurer contre le risque du chômage à l’issue de sa formation. Mais gare au décrochage universitaire ou à l’échec aux examens. L’ouverture d’épiceries solidaires étudiantes, les AGORAé, en dit long sur la paupérisation estudiantine. « Je me disais que j’allais tenir, mais ce n’était plus vivable, je ne pouvais même plus chauffer ma chambre de bonne », témoigne Ibrahim, 22 ans, en Master économie à la Sorbonne.Cette précarité pousse certains à aller jusqu’au « sugar-dating », relation de prostitution dans laquelle, généralement, un homme offre de l’argent et des biens à une femme beaucoup plus jeune que lui. Ainsi, d’après Le Point, 40 000 étudiants seraient victimes de cette prostitution déguisée.Autre profil, celui des demandeurs d’asile pour qui il est impossible de travailler tant que leur situation est irrégulière. Citons aussi le cas des jeunes sans domicile fixe. Les freins à la réinsertion sociale pour eux sont multiples : présence de chien,
stigmatisation, écart entre leur mode de vie et les exigences des dispositifs traditionnels, situation d’errance incompatible avec le retour à l’emploi. Enfin, à cette liste déjà trop longue s’ajoutent les décrocheurs. En 2016, ils sont près de 100 000 jeunes âgés de 16 à 25 ans à sortir chaque année du système scolaire sans diplôme ni qualification.
DES RAISONS D’ÉSPÉRER
Isolement, petits boulots mal payés, misère morale ou matérielle, pessimisme, violence, errance, cette génération pourrait aller mieux. Heureusement, la société française parvient encore à intégrer une majorité de sa jeunesse. Pour contrer la noirceur de ce tableau, de belles actions, porteuses d’espérance, existent et méritent d’être encouragées. Le réseau Young Caritas ouvert aux jeunes de tous horizons permet « une réelle mixité sociale, les liens qui se créent entre les jeunes sont forts. Ils s’entraident pour l’hébergement, pour trouver un job », explique Tidiane Cissoko, animateur en Seine-Saint-Denis. Le TAPAJ (Travail Alternatif Payé à la Journée) est un plateau de travail spécifique permettant aux jeunes en errance d’être rémunérés en fin de journée pour une activité professionnelle qui ne nécessite pas de qualifications ou d’expériences particulières.Les écoles de la 2e chance accueillent les décrocheurs et leur offrent un accompagnement sur-mesure, une remise à niveau et un début d’insertion par un fort ancrage local. Les établissements pour l’Insertion dans l’Emploi (EPIDE) ont
également pour mission de permettre aux décrocheurs de devenir acteurs de leur avenir, mais sur la base d’un engagement plus encadré : volontariat, internat, uniforme… Le RIBAT, cette association co-créée par le Rocher et le Cepije, est un lieu d’accueil des jeunes du quartier proposant des activités culturelles o u des rencontres avec les professionnels. Enfin les nombreux exemples de réinsertion par l’apprentissage tels que le compagnonnage ou l’Institut catholique d’arts et métiers (ICAM) permettent aux jeunes d’avancer à leur rythme, de devenir d’excellents professionnels tout en découvrant leurs atouts, leurs ressources et leurs richesses personnelles. La moisson est abondante et les Vincentiens sont nombreux à répondre à cet appel du pape François pour la fête de saint Joseph travailleur : « N’ayez pas peur de l’engagement, du sacrifice et regardez sans peur vers l’avenir ; entretenez l’espérance ; il y a toujours une lumière à l’horizon. »
Par Iris Bridier, journaliste
* auteur du livre Le brown-out : quand le travail n’a plus aucun sens, éditions Josette Lyon, 2018
ALLER PLUS LOIN
20 ans d’insertion professionnelle
des jeunes : entre permanences et évolutions. Publication du Centre d’études et de recherches sur les qualifications
cereq.fr/publications/Cereq-Essentiels/20-ans-d-insertion-professionnelle-des-jeunes-entre-permanences-et-evolutions
Chiffres clés
En 2017, 2,85 millions de jeunes entre 15 et 34 ans ne sont ni en emploi, ni en étude, ni en formation. Ils représentent 14 % des 18-29 ans.
Source INSEE
INTERVIEW
Daniel Fasquelle : « Semons dans leur cœur l’espérance »
D’abord éducateur aux Apprentis d’Auteuil, directeur depuis 2002, Daniel Fasquelle témoigne de son expérience auprès des jeunes en difficulté. Sa mission : les accueillir tels qu’ils sont et ouvrir avec eux un chemin d’avenir, de réussite personnelle et professionnelle…Pourquoi avez-vous choisi de travailler au service des jeunes en difficulté ?
Je suis entré à Saint-Cyr pour une carrière militaire, j’ai finalement quitté cette voie en fin de formation pour m’engager au service des pauvres d’une paroisse de Libreville animée par des Spiritains. Mon questionnement sur le sens de la vie et mon désir de vivre la réalité de la pauvreté avec eux, être au plus près de ceux qui souffrent étaient mon moteur. J’ai vécu au milieu des jeunes, cela m’a passionné et m’a beaucoup appris. Considérant qu’ils méritaient le meilleur de nous-mêmes, j’ai choisi de me former pour mieux les accompagner.
Qui accueillez-vous aux Apprentis d’Auteuil ?
Ce sont bien souvent des jeunes en décrochage scolaire, certains en rupture totale avec l’école, mais aussi parfois des gamins très abîmés, placés par les services sociaux, car bénéficiant d’une mesure de Protection de l’Enfance. Je suis aussi touché par la détresse de certains parents, à la recherche d’une ultime solution pour leur enfant enfermé dans la spirale de l’échec, celles des familles vivant dans la précarité nous demandant une place en internat, cherchant parfois à soustraire leur adolescent à de mauvaises influences, à lui offrir un espace paisible où il pourra se construire normalement. à Blanquefort (33), nous accueillons également depuis le mois d’août des jeunes migrants arrivés seuls en France et donc privés temporairement ou définitivement de la protection de leur famille.Quels sont les enjeux ?
Il s’agit de leur permettre de reprendre confiance en eux, de sortir d’un chemin incertain, chaotique, parfois destructeur. Pour cela nous cherchons à bâtir avec eux une relation de confiance et de bienveillance, en dédramatisant aussi leur situation scolaire pour leur permettre de sortir enfin du découragement ou même de la révolte. Tout est question de relation et de liens, entre ces jeunes et leurs parents, les adultes et les institutions. Tout cela reste fragile… Aussi nous restons toujours disponibles pour ceux qui vivent dans une plus grande précarité, pour ceux qui, par manque de soutien familial ou d’estime de soi, ne se sentent pas en capacité d’intégrer le monde du travail. Nous répondons favorablement à toute demande de conseils ou d’aide d’anciens élèves qui, pour diverses raisons, ont interrompu leur parcours de formation après avoir quitté les Apprentis d’Auteuil.Comment remobiliser un jeune qui n’y croit plus ?
En lui manifestant de l’intérêt, de la bienveillance et en étant aussi exigeant. Une exigence adaptée à ses capacités ! En équipe, nous avons ainsi permis à une jeune fille qui vivait en squat depuis deux ans, d’intégrer une formation professionnelle en l’accueillant inconditionnellement quand elle acceptait de venir en cours, en l’appelant en cas d’absence. Ces jeunes sont précieux à nos yeux. Cette espérance, cette patience, malgré les difficultés qui sont nombreuses, ce temps que nous leur offrons pour qu’ils progressent à leur rythme, c’est ce que nous essayons de porter et de manifester aux Apprentis d’Auteuil. Chacune de leur erreur, chaque manquement au règlement, chaque échec et chaque chute constituent une occasion supplémentaire pour les faire grandir et les appeler à donner le meilleur d’eux-mêmes.
Quelles valeurs leur transmettez-vous ?
Notre mission de chrétiens est d’annoncer la Bonne Nouvelle. Une Bonne nouvelle c’est forcément joyeux ! Nous croyons en vous parce que le Christ croit en vous. Il vous veut debout, heureux, pleins de vie, engagés, acteurs dans ce monde pour le rendre meilleur. Si nous n’annonçons pas cela dans nos établissements, alors cela ne vaut pas la peine de les accueillir. La qualité de notre accueil et de nos relations au quotidien est déterminante. Nos divers partenaires sont souvent étonnés de l’attitude respectueuse de nos jeunes, de leur politesse, mais aussi de leur franc-parler ! C’est le fruit de notre travail quotidien. Nous tâchons de les outiller pour qu’ils répondent aux exigences professionnelles dans le cadre de la classe, mais aussi à travers les stages et les rencontres que nous organisons avec des personnes du monde de l’entreprise. « La vie est un défi, relève-le », tel est le message essentiel de Mère Teresa que je leur transmets. Chaque semaine, j’interviens par le « mot du directeur » pour les appeler à devenir « quelqu’un de bien », à découvrir leur vocation à aimer et à se laisser aimer. Je suis convaincu qu’avec la grâce de Dieu, ces paroles porteront du fruit. Oui vraiment, n’hésitons pas à semer dans le cœur de ces jeunes des paroles d’espérance…
ET À LA SSVP ?
Une maison d’accueil
et de réinsertion
Le Centre d’Hébergement et de réinsertion Marja 92 est une association spécialisée de la SSVP, créée en 1980 pour les jeunes adultes, qui accueille, héberge et accompagne 28 hommes âgés de 18 à 30 ans en situation d’exclusion.
Dix-huit lits en collectivité, quatre lits en foyer de jeunes travailleurs, et six lits en studios individuels constituent cette maison d’accueil située à Colombes.
Les jeunes hommes accueillis à Marja 92 suivent un itinéraire d’insertion par l’hébergement. « Depuis ces trois dernières années, nous accueillons essentiellement des migrants, nous avons dû adapter nos méthodes et nos outils » explique Erik Fouquin, directeur de l’association.
Cette évolution des profils entraîne donc un travail sur la langue, mais aussi sur le statut de ces personnes, leurs ressources, la gestion du quotidien et leurs nouveaux repères en termes de culture et de religion, ce qui peut rendre au final le parcours d’insertion plus long. « Ce n’est pas plus difficile, c’est différent » explique le directeur.
Les jeunes sont accueillis six mois renouvelables et accompagnés dans leur projet d’insertion en matière de santé, d’emploi, d’épargne et de logement par deux éducateurs spécialisés appuyés d’une psychologue.
Au-delà de cet accueil matériel, les enjeux sont liés à la mission, c’est-à-dire la transmission des conditions et des usages d’un lieu ou d’un pays, du règlement de cohabitation en somme.
Les éducateurs du CHRS Marja 92 enseignent donc aux jeunes à gérer leur rythme de vie, leur rapport aux autres, les espaces différenciés ou lieux spécifiques pour telle ou telle activité. Les résidents disposent dans le centre d’une salle de sport, d’une salle de lecture avec un accès à Internet, d’un salon de télévision, d’une salle à manger et d’une cuisine équipée.
À l’issue de leur projet d’insertion, certains ont témoigné dans le livre d’or. Ainsi peut-on lire : « Depuis mon arrivée à Marja, j’ai pris conscience de l’importance de prendre sa vie en main. Même si mon contrat de séjour est en train de se terminer, je resterai toujours sur cette bonne lancée et je penserai toujours à la motivation sociale que vous m’avez donnée. » Et aussi : « Je suis arrivé ici sans rien dans les poches, un an après je repars avec un CDI. Merci ! »

SUITE DU DOSSIER "LES JEUNES ET LA PRÉCARITÉ : UN DÉFI À RELEVER"
Les spirales négatives et positives de la précarité
Les spirales négatives et positives de la précarité
Semons dans leur cœur l’espérance
D’abord éducateur aux Apprentis d’Auteuil, directeur depuis 2002, Daniel Fasquelle témoigne de son expérience auprès des jeunes en difficulté.