Jean-Marc Potdevin :
« Les pauvres nous évangélisent »

Sa conversion foudroyante sur la route de Compostelle* en a fait un autre homme. Ingénieur de l’innovation au sein de start-up et de géants du net (Yahoo, Kelkoo, Viadeo…), c’est aux sans-abris que se consacre désormais Jean-Marc Potdevin, fondateur de l’application Entourage.

Crédit photo : Sebastien Godefroy

Crédit photo : RéseauEntourage

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner vers les sans-abris ?

J’en apercevais le matin sur le chemin de mon travail. Un jour, je me suis arrêté. Des liens d’amitié se sont tissés : ils m’ont parfois entraîné dans leur galère – toute relation engage – et surtout bousculé. Sans le réaliser tout de suite, j’en suis sorti transformé.

Au point de tout plaquer pour orienter vers eux votre vie professionnelle ?

La réalité est plus complexe : ce sont eux qui, au bout de deux ans, m’ont soufflé l’idée de m’engager davantage. J’avais envie de les aider, mais je ne savais comment m’y prendre. Ils m’ont fait comprendre que l’essentiel était de briser leur solitude. « Je vois passer 3 000 personnes par jour », me confiait l’un d’eux, « deux me sourient. Un bonjour vaut cent sandwiches ». Quand on est inexistant pour les autres, on ne trouve pas en soi le ressort pour s’en sortir.

D’où la création de l’association Entourage ?

Elle vise à recréer des liens de voisinage, dans la gratuité et la spontanéité. Réinsérer les personnes de la rue dans un tissu social local est une urgence, qui va de pair avec le travail admirable mené par les associations ou les structures institutionnelles.

Que proposez-vous concrètement ?

70 % des sans-abris ont un smartphone. Notre application mobile est un réseau social qui regroupe des voisins prêts à entrer en relation avec eux (www.entourage.social). Depuis 2014, 70 000 personnes l’ont téléchargée et se sont engagées ; une vingtaine d’actions sont créées par jour. Vous voulez engager la conversation avec un réfugié syrien ? Vous pouvez demander si un interprète réside dans le coin. Vous n’osez pas organiser seul l’anniversaire de Paul, qui vit dans un abri de fortune ? Appelez à l’aide des bénévoles.

La palette des aides proposées est très large…

Oui. Un SDF peut poster un message disant : « Quelqu’un peut-il laver mon linge ? », ou simplement « aujourd’hui, j’aurais besoin de parler… »
Récemment, un travailleur social a interpellé le réseau pour dire que dans son foyer, un homme rêvait d’apprendre le piano. Un voisin a accepté de s’en charger. Ce qui importe, c’est moins le service rendu que la relation qui se noue et dont les uns et les autres sortent grandis.

Vous insistez sur l’importance de rencontrer avant d’aider.

Ce qui caractérise la pauvreté, c’est la dépendance qu’elle entraîne. Vis-à-vis des maraudeurs, de la CMU (couverture maladie universelle), du 115, des passants… Les riches croient s’autosuffire, se sécurisent par leur argent, leur réseau relationnel. Mais ils seront inévitablement amenés à être eux-mêmes dépendants et à avoir besoin les uns des autres. Les pauvres nous font toucher du doigt notre propre pauvreté.

Votre foi change-t-elle votre regard sur le pauvre ?

L’association est ouverte à tous, mais le collège des fondateurs est chrétien : nous sommes portés par une vision qui place la dignité de la personne au cœur de la relation. Tout homme est habité par le Christ. Ne lit-on pas dans le psaume 8 que Dieu a voulu l’homme « un peu moindre qu’un dieu » ? Nous sommes appelés à être frères, car nous avons le même Père.

La rencontre peut-elle aller jusqu’à l’évangélisation 

Nous avons tendance à voir dans le pauvre quelqu’un à aider, à évangéliser. Le pape François remet les pendules à l’heure en nous appelant à nous laisser évangéliser par lui. J’ai vécu une expérience mystique où Dieu s’est manifesté à moi dans sa gloire. Mais je ne connais pas le Christ à Gethsémani ou au Golgotha. Les personnes de la rue, si : la Crucifixion sur le trottoir, c’est leur quotidien. Sur ce point, elles ont beaucoup à m’apprendre. Ainsi que sur la joie, la liberté, la capacité d’ouvrir son cœur.

Que diriez-vous à ceux qui n’osent aborder un sans-abri ?

D’être soi-même, avec beaucoup d’humilité et de commencer par le regarder. Nous avons justement mis en ligne des vidéos toutes simples sur www.simplecommebonjour.org pour éclairer sur l’attitude à avoir. Notre livre Humains dans la rue (2018) donne aussi des conseils très pratiques.


N’êtes-vous pas découragé par l’ampleur de la pauvreté ?

Au cœur de la gouvernance d’Entourage, il y a un comité constitué de personnes issues de la rue ou de squats. Elles ont battu en brèche nombre de nos préjugés. Tout se décide avec elles. Ce sont elles qui me portent. 

*Les mots ne peuvent dire ce que j’ai vu, 2e édition, 2018

ET À LA SSVP ? 

Ce qui importe
c’est moins le faire que l’être

La notion de bénévole évolue dans le tissu associatif. La SSVP a engagé une réflexion stratégique sur ce point. Avec des résultats encourageants et des initiatives novatrices, qui donnent le ton.

« Notre ambition, décrypte Émilie Chanson, chargée de mission pour la Démarche Fraternité à la SSVP, est de donner toujours plus la parole aux personnes rencontrées. Elles ont en elles les solutions à leurs difficultés. » Soucieuse de partir du terrain, la jeune femme parcourt la France depuis quatre ans, pour réfléchir avec les Vincentiens des mille équipes existantes autour de la question : « quel bénévole voulez-vous être ? »
Des rencontres entre personnes accueillies et bénévoles sont parfois organisées, pour redonner du souffle à des relations ankylosées par l’usure du temps.
« Si l’on est dans une démarche unilatérale, à vouloir à tout prix aider, on s’épuise, car la misère décape. Ce qui importe, c’est moins le faire que l’être : si l’on chemine avec l’autre dans une réciprocité, la joie est au rendez-vous. Donner et recevoir, c’est un mouvement permanent. »
Cette évolution peut déstabiliser certains bénévoles. « C’est normal, rassure Émilie. La conversion à opérer est à la fois personnelle et collective. C’est de l’ordre d’un chemin intérieur. Ça prend du temps et ça secoue ! »
À en croire Didier Bohl, fondateur du Café Sourire de Sisteron (voir Ozanam magazine n°233), l’enjeu en vaut la chandelle : « Nous offrons un café, mais surtout notre présence. Si l’on descend de son piédestal, de là où l’on croit être, il se passe des choses incroyables ! »
Brigitte, 62 ans, qui se rend régulièrement en ce lieu, confirme : « la proximité et le non-jugement sont nos maîtres-mots. Une quinquagénaire présente chaque matin s’est liée d’amitié avec une dame plus âgée du quartier, au point de décréter : « Mes enfants n’avaient pas de grand-mère, ils en ont trouvé une ! » Moi-même, quand j’ai été hospitalisée en urgence, j’ai été bichonnée par les habitués du café. Ça fait chaud au cœur. » »

Crédit photo : SSVP

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