L’espérance pour surmonter la crise Covid-19

Personne ne sait encore quand et comment la crise arrivera à son terme. Cela a de lourdes conséquences sur l’ampleur de la précarité en France. Malgré les contraintes toujours importantes, le monde associatif entend bien rester sur le pont pour continuer de soulager ceux, plus nombreux aujourd’hui, qui en ont le plus besoin. Mais face à l’ampleur de la tâche, comment continuer à apporter de l’aide tout en gardant l’espérance ?

Dossier par Sophie Le Pivain, journaliste

C’est la double peine : les personnes habitant un logement exigu ou surpeuplé sont 2,5 fois plus nombreuses à avoir contracté le virus de la Covid-19, affirme l’Inserm dans une étude publiée début octobre relative à l’impact des conditions de vie sur l’exposition au virus, et vice-versa. Car la même étude prouve aussi que la crise sanitaire a creusé les inégalités sociales : 18 % des 18-24 ans et 15 % des ouvriers ont dû cesser de travailler pendant le premier confinement, contre seulement 5 % des cadres et professions intellectuelles supérieures, qui ont largement pu télétravailler. Sans surprise, plus d’une personne sur quatre a vu sa situation financière se dégrader, à commencer par les catégories les plus défavorisées.Comme Edwige, étudiante arrivée de Côte d’Ivoire l’année dernière pour son master en sciences du langage à la fac de Dijon et accompagnée par la Conférence Saint-Vincent-de-Paul Jeunes Sainte-Élisabeth-de-la-Trinité.

Pendant le confinement, en plus de l’isolement ressenti dans son 12 m², elle a vu son petit salaire de temps partiel dans un fast-food fondre de 300€ à 180€ environ. Plus encore qu’à l’accoutumée, elle a pu survivre grâce à la Conférence, qui a réussi à maintenir ses distributions alimentaires pendant le confinement : « En plus, ils prenaient tout le temps de mes nouvelles. Je me suis vraiment sentie entourée. Je suis la preuve palpable qu’il y a en France une vraie charité », s’enthousiasme-t-elle.

Une accumulation de précarité avec un fort impact

Sur le plan sanitaire comme sur le plan social, les personnes les plus précaires payent le prix fort de la pandémie. Alors que l’incertitude plane encore sur l’issue de celle-ci, il est trop tôt pour mesurer l’ampleur de son impact sur la précarité à moyen ou long terme : « On verra ça l’année n+2 », affirme Véronique Fayet,présidente du Secours Catholique, qui rappelle que la crise économique de 2008 avait causé l’augmentation d’un million du nombre de personnes sous le seuil de pauvreté.

Mais sur le terrain, les indicateurs sont déjà là : suite au premier confinement, le Réseau des Banques alimentaires a vu le nombre de ses bénéficiaires s’élever de près de 25 % : salariés au chômage partiel, travailleurs précaires privés d’emploi ou de primes, familles privées de cantine ou encore étudiants sans restaurant universitaire… Autant de personnes qui vivaient sur un fil et que la crise a fait basculer : « S’il y a de fortes disparités géographiques, cette moyenne nationale n’est pas redescendue : on sait que les impacts des crises ne régressent pas une fois celle-ci passée », commente Laurence Champier, directrice fédérale des Banques alimentaires. « Quand on se met dans le rouge, ce n’est pas que pour deux mois », confirme Marie-Aleth Grard, présidente d’ATD Quart Monde, qui cite aussi en exemple des personnes incapables d’acheter de quoi se nourrir à l’épicerie de leur quartier, bien plus chère que le supermarché devenu inaccessible pendant le confinement… À la Banque alimentaire, Laurence Champier rappelle que le lien est fort entre perte d’emploi et recours à l’aide alimentaire.

Chiffres clés

La France franchira la barre des 10 millions de pauvres en 2020

( Selon le rapport annuel du Secours Catholique sur l’état de la pauvreté en France)
La coopération entre les différents acteurs de la solidarité s’est renforcée pendant la crise.

Crédit photo : © Stephane Lagoutte

De fait, dans un rapport publié fin septembre, l’Unedic (organisme chargé de la gestion de l’assurance chômage en France) relève « la forte chute d’activité de l’économie française estimée à – 9 % ». Malgré le « peu de recul », la note rapporte que la crise a provoqué une destruction d’emplois importante et concentrée surtout sur les missions d’intérim et les CDD » et prévoit d’ici la fin de l’année 2020 « une baisse générale du niveau d’emploi et de probables licenciements. » Par ailleurs, les allocataires du chômage « ont davantage consommé leurs droits, car ils ont moins souvent travaillé, et ont par là-même aussi acquis moins d’affiliation pouvant leur servir à ouvrir des
droits ultérieurement.
 »

EFFET DOMINO

Dès les premières semaines du confinement en mars, les associations ont donc vu apparaître un public qu’elles n’avaient jamais vu. Devant l’urgence de la situation, comme la Société de Saint-Vincent-de-Paul, le Secours Catholique a distribué des chèques services (d’une valeur totale de 5 millions d’euros). « Je pense à cette mère célibataire qui touche autour de 1 600€ mensuels, mais qui a subitement perdu 800€ de primes et d’heures supplémentaires », expose Véronique Fayet, présidente de l’association. La pauvreté survient aussi par un effet domino, comme ces étudiants en difficulté parce que leurs parents ne peuvent plus les aider financièrement, ou ces personnes, difficilement connectées, qui ont eu toutes les peines du monde à toucher leurs allocations pendant le confinement. 

Autre effet de cascade, anticipe François Brégou, directeur du Pôle Précarité à l’association parisienne Aux Captifs, la libération, « puisque la crise est mondiale, peut-être faut-il s’attendre à un nouvel afflux de migrants ». « Les personnes que nous recevons étant plus à risques, puisqu’elles ont souvent des pathologies, ont donc été particulièrement exposées à la peur, à juste titre », relève aussi Marie-Aleth Grard. Alors que les permanences d’accueil habituelles étaient fermées et que beaucoup de « ressources informelles » avaient disparu, ATD Quart Monde a donc été particulièrement attentive à « ne pas perdre le lien » : des bénévoles sont allés lire des livres aux fenêtres des immeubles, rendre des visites sur les paliers, à bonne distance. « D’anciens professeurs que nous ne connaissions pas se sont présentés spontanément pour nous proposer leur aide : ils ont fait tout un travail pour remettre le pied à l’étrier des personnes qui commençaient à décrocher et les ont appelées tous les jours, pour ne pas perdre la régularité du lien. »

« La contagion de l’espérance »

C’est la bonne nouvelle de la crise : devant cet accroissement des besoins et malgré la défection de nombreux bénévoles, souvent des retraités plus à risque, les associations ont fait preuve d’une capacité et d’une inventivité hors normes : « Nous avons réussi le tour de force de fonctionner sans rupture de service dans toute la France, avec très peu de bénévoles, ce qui nous a permis de mesurer la structuration de notre réseau » s’émerveille Laurence Champier, des Banques alimentaires.

Autre satisfaction, partagée par beaucoup de ses confrères, « notre coopération avec les élus et les autres partenaires associatifs s’en est trouvée renforcée, puisque la crise nous a amenés à mettre en commun des dispositifs et des bénévoles ».
À Dijon, Gabrielle, étudiante membre de la Conférence SSVP Jeunes qui vient en aide à des étudiants comme Edwige, se dit « vraiment confiante » en l’avenir grâce à sa foi chrétienne : « Si Dieu permet à un mal de survenir, c’est pour qu’un bien arrive ». Lors de la dernière fête de Pâques, le pape François avait appelé le monde à « la contagion de l’espérance » : « Le Christ, mon espérance, est ressuscité ! Il ne s’agit pas d’une formule magique, qui fait s’évanouir les problèmes. Non, la résurrection du Christ […] est au contraire la victoire de l’amour sur la racine du mal, une victoire qui “n’enjambe pas” la souffrance et la mort, mais les traverse en ouvrant une route dans l’abîme, transformant le mal en bien : marque exclusive de la puissance de Dieu. »

ALLER PLUS LOIN

La possibilité de trouver un stage, l’accès à un emploi et la possibilité d’étudier à l’étranger sont les trois premiers aspects de la vie des jeunes sur lesquels la crise sanitaire a eu un impact, selon l’enquête Opinion Way réalisée pour le compte de la fondation Apprentis d’Auteuil.

Chiffres clés

⅓ des Français a subi une perte de revenus depuis le confinement.

(14e édition du baromètre Ipsos / Secours populaire de la pauvreté – 30 septembre 2020)

L’ENTRETIEN 

« La période que nous vivons
va réveiller notre courage »

Sabine Bouvattier, psychologue clinicienne, a exercé une veille psychologique
auprès du foyer social de la Société de Saint-Vincent-de-Paul à Nantes.

Comment avez-vous pu apporter votre aide pendant le confinement ?

Au début du confinement, j’ai répondu à une annonce qui sollicitait une écoute auprès des responsables et des personnes accueillies au foyer social de la Société de Saint-Vincent-de-Paul à Nantes. Ils étaient une dizaine de personnes en situation de précarité et deux responsables confinés ensemble. La directrice du foyer étant elle-même absente car atteinte de la Covid, le climat était assez anxiogène. L’angoisse des uns se rajoutant à celle des autres, ils avaient besoin d’écoute. Chacun pouvait me joindre comme il voulait. Cela leur faisait du bien de parler, de pleurer. Pour les personnes accueillies, cette période était une double peine : pour beaucoup d’entre eux, migrants, se retrouver coincés là et privés de tout contact, aggravait les angoisses existentielles qu’ils portaient déjà. Pour eux, le confinement venait aussi briser leurs minces espoirs d’intégration. L’écoute a servi à meubler cette attente interminable et à se remettre dans le sens de la marche.

Quel est votre regard de psychologue sur la période d’incertitude que nous vivons ?

C’est une période très compliquée, inédite et très anxiogène pour tous. Mais je pense qu’on va s’adapter. Quand je pense aux histoires de vie que j’ai entendues, je me rends compte que l’être humain a une faculté d’adaptation extraordinaire. On va y arriver. Il y a de quoi être inquiet mais cela va réveiller notre courage. Nous allons retrousser nos manches et découvrir l’importance de l’attention à l’autre.

Comment se ressourcer pour ne pas perdre pied ?

Je pense qu’il faut se rapprocher des choses simples : faire une belle balade, marcher le long de l’eau, sentir une fleur… Pour ceux qui sont bénévoles et qui sont confrontés au malheur des autres, la tentation peut être de gamberger. Il est important de casser ce cercle infernal et de faire un pas de côté, par la lecture, des moments en famille, ou en prenant goût à des choses simples.

Crédit photo : DR

SUITE DU DOSSIER "L'ESPÉRANCE POUR SURMONTER LA CRISE COVID-19"

Précédent

Prochain

Share This