Oser le repos
S’il y a incontestablement plus de joie à donner qu’à recevoir, il arrive qu’un dévouement excessif conduise à l’épuisement, voire au burn-out. Prompts à la générosité, les bénévoles sont en première ligne. Quelques pistes pour ne pas s’épuiser à la tâche et retrouver l’élan.

ui trop embrasse mal étreint » : la sagesse du vieil adage se révèle d’une brûlante actualité alors que la révolution numérique sature nos cerveaux d’informations et de sollicitations, que nos rythmes de vie s’accélèrent et que le culte de la performance nous pressurise. Déjà, il y a 30 ans, la scientifique Christina Maslach tirait la sonnette d’alarme pour dénoncer dans son livre-best-seller Burn out, le syndrome d’épuisement professionnel (2011) la menace pesant sur les actifs soumis à des exigences croissantes. Elle a aidé à lever le voile sur le surmenage au travail, désormais reconnu comme un facteur possible de dépression. Les symptômes de cette maladie du siècle ? Fatigue abyssale, irritabilité, insatisfaction, ressentiment… mais aussi insomnies, troubles digestifs, douleurs musculaires. Ce qui est nouveau, c’est que ce diagnostic s’étend depuis quelques années à d’autres sphères que le monde professionnel : les prêtres, les mères… et les bénévoles !
Pourquoi ? Parce que le burn-out est « la maladie du don » diagnostique dans un éclairant ouvrage le père Pascal Ide, prêtre médecin du diocèse de Paris. Les personnalités généreuses sont particulièrement concernées : les soignants, mais aussi nombre de catholiques, auxquels on donne en modèle les saints, figures par excellence de l’oblation. La ligne de conduite de la petite Thérèse n’était-elle pas « Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même ? »
À condition que l’on applique le conseil de saint Charles Borromée : « Tu as charge d’âmes ? Ce n’est pas une raison pour négliger la charge de toi-même et pour te donner si généreusement aux autres qu’il ne reste plus rien de toi-même pour toi. » Ainsi que le dit le bon sens populaire « Qui veut aller loin ménage sa monture. »
S’ÉCOUTER CORPS ET ÂME
Que signifie concrètement ce dicton ? Il fait écho à celui qui assure que « Charité bien ordonnée commence par soi-même ».
Pour pouvoir prendre soin des autres, il est bon de prendre soin de soi. Identifier ses besoins vitaux, savoir se faire plaisir, faire du sport… Et bien sûr, oser le repos ! Sans culpabiliser, puisque le Seigneur lui-même invite ses disciples à le faire : « Venez à l’écart dans un lieu désert, et reposez-vous un peu » (Marc 6, 31). Dans une vidéo YouTube « À quelle heure vous couchez-vous ? », le père Pierre Amar, prêtre du diocèse de Versailles, reconnaît que c’est « un vrai combat », voire un authentique acte de foi que d’être capable de ne pas veiller tard, et de remettre humblement sa journée au Seigneur.
C’est là un point capital. Écoutons Xavier Vamparys, cadre d’entreprise et père de famille, auteur du livre Se consumer. Récit d’un burn-out (2019), sur le site Aleteia : « Avant ma maladie, j’avais cette vision du père de famille indestructible qui doit être le roc sur lequel tous s’appuient. Donc, qui ne perd pas son temps à écouter les prescriptions de thérapie ou repos de son médecin. »
Chiffres clés
22% des bénévoles cessent leur engagement pour penser plus à eux.
(Source : Étude France Bénévolat-IFOP, mars 2019)
Jésus ne nous
demande pas plus
que ce que nous
pouvons. Nous ne
sommes pas des
super-héros 

La prière commune peut être une pause au cœur des activités de l’équipe.
Si une thérapie ne s’impose qu’en cas de mal-être profond, toute personne engagée corps et âme dans un service quelconque gagne à prendre du recul de temps à autre pour se poser les bonnes questions : car une hyperactivité et une attention démesurée aux autres peuvent cacher de l’orgueil, un abus de pouvoir, un besoin de reconnaissance, une soif d’exister ou d’être aimé. Celui qui se donne pour de mauvaises raisons n’en tirera à la longue aucun bienfait et la relation avec ceux qu’il écrase de sa générosité mal ajustée s’en trouvera abîmée. Avec délicatesse, une quadragénaire atteinte de la maladie d’Alzheimer, Florence Niederlander, rend hommage à ceux qui prennent soin d’elles, tout en glissant à d’autres qu’il vaudrait mieux moins s’investir à ses côtés, si c’est « pour le lui reprocher après ». (Alzheimer Précoce, 2019) Car celui qui s’épuise dans le don en arrive à mettre en veille ses émotions : ne compte plus que son devoir.
Apprendre à dire non est de loin préférable à ces attitudes dévoyées. Les Petits Frères des Pauvres proposent par exemple à leurs bénévoles une formation « Ecouter, s’écouter, accompagner » et une autre
« Poser les limites pour accompagner
sans s’épuiser ? »
FAIRE JOUER LES COMPLÉMENTARITÉS
Surtout, tout bénévole doit prendre conscience qu’il n’est que le maillon d’une chaîne de solidarité et qu’il peut prendre appui sur d’autres acteurs de cette chaîne.
À commencer par sa propre Conférence : l’article 2.2 de la Règle de la SSVP souligne l’importance d’agir en équipe solidaire. Deux présidentes de Conférences, Olga et Jocelyne, qui se sont senties un temps écrasées par la tâche, témoignent de la nécessité de s’épauler les uns les autres (cf. micro-trottoir, p.19).
Puis, les équipes elles-mêmes ont tout à gagner à s’appuyer sur les autres associations œuvrant dans leur région. Le travail en réseau existe, mais ne demande qu’à se développer. Un exemple parmi cent autres : pendant le confinement, les équipes de la SSVP ont prêté main forte au Secours Catholique du Loir-et-Cher pour distribuer dans les boîtes aux lettres des plus démunis des Chèques de Services utilisables en caisse.
Enfin, agir de concert avec les services sociaux permettrait d’alléger d’autant le travail des Conférences. Thomas Bedon, travailleur social, membre de la Conférence de Beauchamp (Val-d’Oise) a souvent constaté que les bénévoles n’étaient pas assez armés, face à des situations complexes : « quand on est dépassé, il faut savoir passer le relais aux institutions locales : les assistantes sociales de secteur, le Centre communal d’action sociale, la Caisse d’allocations familiales, les mairies… »
SE RESSOURCER EN DIEU
Repos, équilibre de vie, discernement, satisfaction de ses propres besoins, conscience de ses failles…
Voilà qui peut permettre en amont d’éviter l’implosion. À condition d’aller puiser à la Source : l’amour du Seigneur. Le moine bénédictin Anselm Grün ne dit pas autre chose : « Jésus ne nous demande pas plus que ce que nous pouvons. Nous ne sommes pas des super-héros (…). Nous ne pouvons que répondre à son appel ici et maintenant. » (« Prier », octobre 2018)
Si le Vincentien aspire à refléter la charité divine, comment y parviendrait-il s’il ne nourrit sa vie de foi ? Les pare-feu les plus efficaces à l’épuisement ne seraient-ils pas la prière, le ressourcement spirituel (retraites ou autres), l’accompagnement par un prêtre ou un laïc formé ? Dans ses articles 1-7 et 2-3, la Règle de la SSVP insiste sur l’indispensable équilibre prière-action : sans l’aide de Dieu, rien ne peut se faire. Avec lui, nul doute que les Vincentiens avanceront sur le Chemin du Renouveau initié par la SSVP, pour vivre « fraternité et une joie authentiques ».
ALLER PLUS LOIN
Le Burn-Out, une maladie du don, Pascal Ide, docteur en médecine, philosophie et théologie : avec des exercices concrets à réaliser.
Donner sans blesser : Approche psychologique de la générosité et du pardon, Dr Vincent Laupies, 2004
L’ENTRETIEN
« Le burn-out touche aussi les bénévoles »
Docteur en psychologie, Marie Pezé a fondé la première consultation hospitalière dédiée à la souffrance au travail.
Existe-t-il une sorte de profil psychologique
des éventuelles victimes
du burn-out ?
Non. Il suffit de vouloir bien faire son travail. Tous les métiers sont soumis à une pression croissante, à des objectifs chiffrés, des délais qui diminuent, sans équipe ni moyen supplémentaire. Regardez les pompiers, les médecins, la justice : le nez dans le guidon, faute de reconnaissance, de satisfaction, ils ressentent une perte de dynamisme, un découragement… Notre société ne tient que par le zèle des gens au travail. Et cela touche aussi les bénévoles, bien sûr, parce qu’ils sont pris dans les mêmes exigences, mais sans bénéficier des protections du Code du travail.
Comment repérer chez soi
le risque de cet épuisement ?
Trois critères majeurs :
• Le sommeil n’est plus réparateur
de la fatigue ressentie.
• La perte du plaisir à faire
son travail.
• Le recours à des « substances » pour tenir : consommation de gélules de tous ordres, d’alcool, de boissons énergisantes, mais aussi d’anxiolytiques, d’antidépresseurs, voire de
drogues illicites.
Comment aider à prévenir
ce type de risque au sein
d’une équipe ?
Bien souvent, la personne qui entre dans le burn-out ne s’en rend pas compte.
C’est donc très important, en équipes, de repérer trois alertes :
• Le présentéisme, qui manifeste un surinvestissement, pour rattraper ce qui est perçu comme des retards ou des insuffisances.
• Les modifications de caractères, l’irritabilité, l’agressivité.
• L’isolement, le repli.
Le rôle du responsable d’équipe est alors majeur pour aider la personne à prendre conscience de son état. Notre site Internet (1) propose aussi un test à faire en ligne. Restera ensuite à la personne à consulter, non pas pour une thérapie approfondie, mais pour discerner ce qui relève de l’idéal, ce qui est dû aux difficultés du réel. Ce qui ne mène pas forcément à renoncer à son engagement, mais plutôt à accepter de faire son petit possible, en renonçant à l’impossible.
Crédit photo : Valérie Couteron
(1) www.souffrance-et-travail.com
SUITE DU DOSSIER "OSEZ LE REPOS ! "
Interview d’Étienne Grieu
Le jésuite et théologien Étienne Grieu a participé à la revitalisation des services de la charité en France par Diaconia 2013.
L’essentiel ? Bien vivre son bénévolat
Bénévoles : retrouvez quelques repères pour déceler
les signes d’épuisement et d’épanouissement.