Charles Vaugirard
« Pour Ozanam, la vraie réponse est spirituelle »

Blogueur et fin connaisseur d’Ozanam, il a publié sur le site Cahiers Libres un article intitulé : Frédéric Ozanam et les Gilets jaunes (1). Il voit des analogies entre les crises sociales du 19e siècle et la crise actuelle. Pour lui, l’enseignement de ce précurseur de la pensée sociale catholique est toujours d’actualité.

Crédit photo : Charles Plumey

Comme Ozanam en son temps, les chrétiens ont à porter une parole prophétique

Quels événements contemporains de Frédéric Ozanam vous font penser à la crise actuelle ?

La crise que traverse notre pays présente des traits communs avec celle de juin 1848. À cette époque, la République est installée, après le renversement du régime de Louis-Philippe en février. Un gouvernement provisoire a été nommé, et l’assemblée constituante a été élue en avril. C’est alors que l’Assemblée vote le 21 juin la suppression des ateliers nationaux, sorte d’emploi aidé pour fournir du travail aux chômeurs et leur permettre de toucher un salaire. Contestant cette décision, les chômeurs et ceux qui les soutiennent prennent les armes et montent des barricades, pendant une semaine. L’insurrection, fortement réprimée par la Garde Nationale, est d’une grande violence. Ce phénomène social est la conséquence de la transformation de la société depuis les années 1830 et la première Révolution industrielle, qui a produit un exode rural massif, l’apparition de la classe ouvrière et la montée en puissance de la bourgeoisie. Cette classe ouvrière est extrêmement pauvre, marquée par de nombreux accidents du travail, sans aucun code social ni jour de repos.

Quel parallèle faites-vous avec la crise des Gilets jaunes ?

Les conditions ne sont pas les mêmes mais on observe un déclassement de nombreux Français : le 20e siècle a vu apparaître de grandes mesures sociales, notamment sous l’impulsion des démocrates-chrétiens, héritiers d’Ozanam. Ce système social et les Trente Glorieuses avaient donné lieu à l’avènement d’une importante classe moyenne, une réussite française. Or celle-ci est menacée. Le bas de la classe moyenne a tendance à se précariser. Le chômage est devenu structurel depuis les années 70. Les bas salaires ont du mal à joindre les deux bouts. Un autre déclassement se situe au niveau géographique avec la métropolisation. D’un côté, de grandes villes très riches connectées à la mondialisation et de l’autre, la France périphérique, comme la décrit le géographe Christophe Guilluy : les zones rurales et périurbaines, déconnectées de la mondialisation, manquant d’équipements et au fort taux de chômage. C’est la France des Gilets jaunes, qui n’ont pas le profil des bénéficiaires des minima sociaux, mais qui font partie de cette petite classe moyenne déclassée. Le dernier parallèle à faire entre ces crises est celui de la violence qui a accompagné les mouvements de révolte.

La crise des Gilets jaunes n’est-elle pas aussi le symptôme d’un malaise plus profond que les revendications sociales ?

Bien sûr. Si le lien social est remplacé par la consommation, un vide s’installe. Sur les ronds-points, beaucoup ont trouvé quelque chose qu’ils n’avaient pas dans leur propre vie : une aventure collective. La grande réponse à la crise des Gilets jaunes passe par la reconstruction du lien social. La Société de Saint-Vincent-de-Paul a elle-même alerté et engagé des actions depuis longtemps sur la solitude. À son époque, Ozanam renvoyait dos à dos socialisme et libéralisme, disant que c’était tous les deux des matérialismes. Or la vraie réponse est spirituelle. Comme il aimait à le dire, « Liberté, Égalité et Fraternité sont l’avènement temporel de l’Évangile. »

Comment les réponses apportées par Ozanam peuvent-elles inspirer les chrétiens d’aujourd’hui ?

Frédéric Ozanam n’a pas hésité à s’engager sur le plan politique, en se portant candidat aux élections législatives. Sur le terrain, il a lutté contre les causes de la crise, en lançant notamment avec la SSVP des cours du soir pour les ouvriers. Convaincu que certains patrons laissaient volontairement prospérer la misère pour éviter la concurrence, il voulait leur offrir la possibilité de se former. L’action d’Ozanam nous apprend aussi l’importance de l’enquête, domaine dans lequel il a été précurseur, avec la SSVP. Aujourd’hui, je crois qu’il est bon d’aller rencontrer les Gilets jaunes et de recueillir leur parole. Ensuite, les chrétiens ont à interpeller leurs contemporains de manière prophétique, comme l’a fait Ozanam après la crise de juin 1848 en écrivant un appel intitulé Lettre aux gens de bien, dans laquelle il décrit avec beaucoup de réalisme des situations de misère insoutenables dont il a été témoin. C’est la même démarche que celle de l’Abbé Pierre, dont l’appel de l’hiver 54 commençait par « une femme vient de mourir gelée » et donna lieu à un immense élan de charité. Cette parole ne peut avoir de légitimité que lorsqu’elle se fonde sur une connaissance du terrain.

(1) http://cahierslibres.fr/2018/12/frederic-ozanam-gilets-jaunes/

ET À LA SSVP ? 

Yoen Qian-Laurent :
« La SSVP porte en son ADN le souci de plus de justice sociale »

Vincentien dans le centre de Paris, Yoen Qian-Laurent est également membre du Conseil d’administration de la Société de Saint-Vincent-de-Paul France.

Quels événements contemporains de Frédéric Ozanam vous font penser à la crise actuelle ?

Dans quelle mesure la Société de Saint-Vincent-de-Paul se sent-elle concernée par la crise des Gilets jaunes ?

La vocation de la SSVP est de rejoindre toutes les personnes qui souffrent d’exclusion ou de solitude. Or cette crise exprime la souffrance d’un grand nombre de nos compatriotes, leur exclusion d’une certaine définition du bonheur et de la réussite sociale. Le monde rural est marqué par une forte précarisation et un isolement grandissant, exclu du réseau des grandes métropoles. Cette solitude, qui n’est pas physique – elle peut toucher des personnes qui ne vivent pas seules – demande pourtant tout autant de présence et d’attention de notre part.

De quel ordre peut être la réponse apportée par votre association à cette crise ?

On observe un ordonnancement et une définition du monde qui posent problème au-delà de ceux qui se sont mobilisés. Notamment le fait que le pouvoir appartienne à un petit groupe de minorités de plus en plus riches, ou celui de percevoir l’action politique comme étant au service d’intérêts de classe. Il me semble que la SSVP, qui a un fonctionnement extrêmement horizontal et, en ce sens, démocratique, peut constituer autant de petites bulles d’espaces de partage, et apporter des réponses locales aux besoins exprimés.


Les Vincentiens ont-ils un témoignage à faire valoir ?

La SSVP porte en son ADN, dès ses origines, le souci de construire ensemble un parcours vers plus de justice sociale. Or on observe parmi les catholiques une tentation de vivre en communauté repliée sur elle-même, et de se refuser à toute existence politique, comme le recommande par exemple le livre
The Benedict Option, qui a eu un certain succès aux États-Unis. Plutôt que de céder au communautarisme ce qui serait un contresens total sur le sens-même du mot catholique, cette crise doit servir d’occasion, de sursaut pour que les catholiques renouent avec les Français. Les Vincentiens, extrêmement engagés sur le terrain, sont eux-mêmes d’une grande diversité. Ils peuvent être une tête de pont pour les chrétiens, pourquoi pas en faisant appel à leurs frères et sœurs quand ils les croisent à la sortie de la messe ? 

SUITE DU DOSSIER "PRIER À L'ÉCOLE DES PAUVRES"

Être gilet bleu pour porter l’Espérance

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Elles n’ont pas attendu le mouvement des Gilets jaunes pour constater sur le terrain la fracture grandissante entre deux France, ni pour lancer des actions envers les populations les plus accablées. Ces derniers mois, les associations ne sont également pas restées sourdes à la crise sociale qui agite le pays. Au-delà des réponses politiques, elles apportent leur réponse, profonde et essentielle.
Sophie Le Pivain, journaliste

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