Prier à l’école des Pauvres

Il est souvent délicat de trouver la juste place au témoignage de foi et à la prière dans l’action caritative. Et si les Pauvres eux-mêmes nous enseignaient à prier, une fois établie la relation de confiance et d’amitié ? C’est en tout cas le chemin que propose l’Église, de l’Évangile au pape François, en passant par saint Vincent de Paul.

Au gré de ses rencontres avec les personnes qui vivent dans la précarité, quand la relation et la confiance s’approfondissent, Philippe, Vincentien parisien, a toujours à cœur d’offrir, avec l’aide humaine et matérielle, un réconfort spirituel à ceux qu’il rencontre : « je pense à cet homme que je vois depuis longtemps et que je considère maintenant comme un ami, qui a connu la prison et la rue, et ne peut plus travailler à cause de la maladie. Je suis le seul gars à qui il peut vraiment parler. » Au début, Philippe lui lançait : « je vais prier pour toi ! » quand il prenait congé. Peu à peu, selon les occasions, il ouvre par un geste ou une parole, un chemin vers Dieu, comme cette fois où il a suggéré à son ami en difficulté de pousser la porte d’une église à l’occasion de Noël : « il m’a répondu qu’il le faisait souvent : ″ j’entre et je me repose ″, m’a-t-il dit. » Pour Philippe, témoigner de sa foi, en tant que chrétien et vincentien, c’est « faire référence à ce que l’on est. » Chaque mois, il prend aussi part à la « prière rue » organisée à la paroisse Sainte-Jeanne de Chantal par l’association Aux Captifs la Libération, un temps de prière et de partage qui rassemble bénévoles et personnes de la rue.

Il s’agit d’abord de cultiver sa propre vie intérieure, comme saint Vincent de Paul le disait lui-même. 

La prière a-t-elle sa place dans l’action de charité ? Et sous quelle forme ? La question est délicate et souvent débattue au sein des associations chrétiennes au service des plus pauvres, entre désir de respecter la liberté de chacun et attention à la soif de spiritualité des personnes les plus fragiles. « La question n’est pas de savoir si l’on peut réciter des formules ensemble », avertit le père Hervé Perrot, délégué épiscopal à la Diaconie du Diocèse de Vannes et aumônier général du Secours Catholique. « Il s’agit d’abord de cultiver sa propre vie intérieure, comme saint Vincent de Paul le disait lui-même : « Il faut tendre à la vie intérieure et si on y manque, on manque à tout » », cite le prêtre, qui accompagne aussi la Société de Saint-Vincent-de-Paul dans le Morbihan. « C’est dans ce désencombrement de l’âme que peut se produire le double décentrement de nous-mêmes auquel nous sommes appelés en tant que chrétiens : dans le Christ, et dans le Pauvre. Là, nous devenons capables d’entendre cette soif de spiritualité que le pape François nomme ″ la clameur du Pauvre ″ dans Laudato Si. »
Et le père Perrot d’inviter ceux qui se mettent au service de leurs frères à prier l’Esprit-Saint avant leur rencontre avec les plus pauvres, comme les Vincentiens s’y engagent selon l’article 1.7 de leur Règle : « à partir de là, on se met en état de disponibilité à Dieu et à l’autre, on enlève les étiquettes et les a priori pour vivre une relation gratuite. C’est là que se joue l’inattendu de Dieu. De la fraternité va venir la rencontre intérieure avec Dieu. »

J’ai vu des jeunes prier en balbutiant quelques mots, mais cette prière avait un poids considérable.

Donner une place à la spiritualité dans la rencontre avec ses frères, rappelle le prêtre, c’est faire droit à la vie spirituelle de ceux que l’on rencontre, ce à quoi le pape François appelle les chrétiens, dans La Joie de l’Évangile (n°200) : « la pire discrimination dont souffrent les pauvres est le manque d’attention spirituelle. L’immense majorité des pauvres a une ouverture particulière à la foi ; ils ont besoin de Dieu et nous ne pouvons pas négliger de leur offrir son amitié, sa bénédiction, sa Parole, la célébration des Sacrements et la proposition d’un chemin de croissance et de maturation dans la foi. » Une démarche qui nécessite pudeur et délicatesse, rappelle cependant le père Hervé Perrot, « tant la spiritualité touche à l’intime. » Mais, une fois la confiance établie, grâce à l’écoute et l’amitié, quand vient le moment d’invoquer Dieu, « il s’agit d’aller, ensemble, à la rencontre de Celui qui nous précède en Galilée : on ne l’apporte pas : il est déjà là. » Le Pauvre est au cœur de l’Évangile, « nous avons à nous mettre à l’école des Pauvres, ils ont beaucoup à nous enseigner et à nous évangéliser » rappelle le père Perrot, citant le Psaume : « Un pauvre crie, le Seigneur entend ».

Crédit photo : Lazare

Et le père Perrot d’inviter ceux qui se mettent au service de leurs frères à prier l’Esprit-Saint avant leur rencontre avec les plus pauvres, comme les Vincentiens s’y engagent selon l’article 1.7 de leur Règle : « à partir de là, on se met en état de disponibilité à Dieu et à l’autre, on enlève les étiquettes et les a priori pour vivre une relation gratuite. C’est là que se joue l’inattendu de Dieu. De la fraternité va venir la rencontre intérieure avec Dieu. »
Dans le sillage de Diaconia, le rassemblement national des services et mouvements d’Église qui œuvrent aux côtés des plus fragiles, est né le Réseau Saint-Laurent. 

Celui-ci fédère de nombreux groupes chrétiens – dont la Société de Saint-Vincent-de-Paul – qui partagent en Église un chemin de foi avec et à partir des personnes vivant des situations de pauvreté et d’exclusion sociale, dans la lignée du pape François, qui affirme dans La Joie de l’Évangile (n°198) :
« je désire une Église pauvre pour les pauvres. Ils ont beaucoup à nous enseigner. En plus de participer au sensus fidei1, par leurs propres souffrances ils connaissent le Christ souffrant. Il est nécessaire que tous nous nous laissions évangéliser par eux. La nouvelle évangélisation est une invitation à reconnaître la force salvifique de leurs existences, et à les mettre au centre du cheminement de l’Église.

1. Le « sensus fidei » désigne littéralement le « sens de la foi » qui est celui du peuple de Dieu tout entier. C’est à l’Église de Dieu tout entière que la foi est révélée et elle en est le dépositaire. Source : https://croire.la-croix.com/Definitions/Lexique/Synode/Le-sensus-fidelium-de-l-Eglise

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MOT-CLÉ

PAUVRE Le terme que nous avons choisi d’employer ici est celui qui apparaît un grand nombre de fois dans l’Ancien et le Nouveau Testament, par exemple dans Les Béatitudes : « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous » (Luc, 6, 20). Le pape François a repris ce terme en lançant la Journée Mondiale des Pauvres qui s’est tenue pour la deuxième fois le 18 novembre 2018. Ce terme nous rappelle que l’esprit de pauvreté, à la suite du Christ lui-même, est le chemin qui mène à Dieu. En ce sens, il n’y a plus ni riches ni pauvres, ni aidants ni aidés, simplement des hommes qui se reconnaissent pauvres et cheminent ensemble vers Dieu.

INTERVIEW 

Pierre Durieux
« La prière change notre regard sur le pauvre »

Pierre Durieux est secrétaire général de l’association Lazare, qui anime des colocations entre des personnes qui ont vécu dans la rue et de jeunes actifs bénévoles.

Quelle place faites-vous à la prière dans les colocations Lazare ?

Nos jeunes professionnels ont un engagement de prière fort : tous les matins, avant de partir au travail, ils prient ensemble la prière des Laudes, du lundi au vendredi. Chaque maison propose aussi un temps d’adoration eucharistique hebdomadaire, voire quotidien. Bien sûr, la porte de la chapelle est ouverte, et les personnes de la rue accueillies à Lazare sont les bienvenues pour ces temps de prière, mais dans la pratique, elles n’y viennent pas fréquemment. Elles sont de toute façon accueillies chez nous quelles que soient leurs convictions ou leur religion. Au-delà de ce quotidien, nous faisons un certain nombre de propositions explicitement chrétiennes à nos colocs, comme des pèlerinages à Paray-le-Monial ou à Rome.

Crédit photo : Lazare

Quels sont les fruits de cette place faite à la prière dans
vos colocations ?

D’inciter les seniors à les accueillir chez eux : soit gratuitement, moyennant une présence le soir ou des services rendus (courses, vaisselle…) ; soit en échange d’un loyer modeste, avec l’engagement d’une veille passive. Une charte des droits et devoirs réciproques est signée par les deux parties. Notre équipe assure ensuite un suivi régulier : visites chez le binôme, bilans par téléphone… Au-delà de l’aspect contractuel, nous sommes attentifs à faire cohabiter des personnes qui ont les mêmes attentes, voire des passions à partager.

Percevez-vous une attente spirituelle chez les personnes accueillies à Lazare ?

Je suis convaincu que les épreuves ont accéléré leur questionnement sur le sens de la vie et sur les questions spirituelles. Plus vite et plus fort que nous, elles ont été confrontées à la question du mal et du non-sens. Par conséquent, ils se posent la question de Dieu, parfois pour le rejeter, mais souvent pour avoir recours à Lui avec une confiance infinie. 

SUITE DU DOSSIER "PRIER À L'ÉCOLE DES PAUVRES"

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